«Tu sais comme il est, l’oncle Nathan, là-dessus! Enfin, j’étais si jeune, il m’a persuadée que c’était très bien comme ça. Pensait-il seulement que j’étais une jeune fille toute seule? Il ne s’est jamais marié. Sait-il?

«Il était cinq heures à peu près quand ils sont arrivés. Il y en avait deux. Des soldats, ça se ressemble tous sur le moment, j’y ai pas fait attention, et puis j’étais pas hardie, je l’ai jamais été, mais de ce temps-là je l’étais encore moins. Enfin, je leur ai dit ce que l’oncle Nathan m’avait recommandé et je les ai laissés. Alors, derrière mon rideau, je les ai regardés aller et venir.

«Il y en avait un qui avait une figure de paysan, pas mauvaise et de bonne santé, et je voyais qu’il regardait toujours vers la maison. Enfin, il est venu trouver le père Oursel pour lui dire que son camarade, un petit brun trapu, était de Gruville et qu’il allait coucher chez lui, qu’il ne faudrait rien dire. Le soir est venu; ils avaient fait leur ménage dans la cour; le père Oursel leur faisait chauffer leurs plats, enfin, le camarade est parti. La grille a fait un coup sourd, et, sans savoir pourquoi, je me suis sentie malaise. Alors je suis descendue au jardin, poussée par je ne sais quoi. Le soldat était toujours dans la cour. Il fumait, assis à califourchon sur une chaise. A travers la grille, il me regardait marcher dans les allées et, sans le voir, je sentais ses yeux sur moi. Il ne m’a rien dit et je suis rentrée enfin. Je me rappelle. Le chèvrefeuille sentait fort dans l’air et on entendait les rossignols du Val à la Reine qui commençaient leur chant.»

Elle s’arrêta. Pourtant, elle ne ramassait plus les mots en hésitant comme lorsqu’elle avait commencé. Peu à peu, les souvenirs longtemps comprimés dans sa mémoire se dépliaient et renaissaient comme ces fleurs sèches qu’un peu d’eau fait revivre. Autre chose l’arrêtait: une douceur, une langueur qui lui serrait la gorge pendant qu’elle décrivait ce soir d’été, cette nuit chaude, cette terrible nuit douce et cruelle qu’elle avait cru oublier tant d’années et qui sortait du passé aussi réelle que naguère.

Berthe, qui n’avait pas bougé et qui semblait recueillir chaque mot dans tout son être tendu, dit ardemment:

—Et puis?

Fanny laissa passer des mots étouffés à travers ses mains qui cachaient sa figure.

—Je ne sais pas comment te dire ce qui est arrivé, je ne sais pas.

De force, Berthe lui enleva les mains.

—Mais si, dis, tu peux bien me dire, je n’ai plus dix-sept ans, moi!