—Ah! c’est trop dur! Je croyais que c’était fini, mort, pour toujours et que jamais, jamais, je n’aurais à en parler.

Berthe dit plus doucement:

—Mais si, raconte-le, ça te fera du bien maintenant, au contraire.

Fanny continua:

—La nuit est venue tout à fait, mais si belle, si douce, que j’ai laissé ma fenêtre ouverte. De mon lit, je sentais tout le jardin qui montait. Et je me suis endormie sans le savoir. Et alors, alors, Berthe, je me suis réveillée, réveillée, comprends-tu, dans les bras d’un homme!

Il y eut un long silence. Fanny s’était caché la tête sur le lit et ses épaules rythmaient ses sanglots muets, Berthe se leva et alla entr’ouvrir les volets. La froide lune d’avril entra obliquement, mais l’air était presque tiède. Berthe resta debout un moment, et puis elle se retourna, droite, grande, large et un peu formidable ainsi sur la fenêtre qu’elle semblait défendre. Et elle dit:

—Et alors, tu as supporté ça? Tu n’as donc pas de sang dans les veines! Tu ne pouvais pas te débattre, crier, appeler?

La désolée releva du lit une figure hagarde. Elle semblait si loin encore que les paroles ne lui parvenaient pas clairement.

Elle bégaya:

—Crier quoi? Appeler qui? Il était déjà trop tard. Est-ce qu’on m’avait jamais parlé de ça? J’aurais dû savoir qu’on verrouille sa porte, qu’on ferme sa fenêtre... Mais jamais maman ne parlait de la vie, tu le sais bien. J’étais perdue, abandonnée, toute seule. Le père Oursel était déjà si cassé dans ce temps-là... Et s’il avait reçu un mauvais coup?