V
Fanny laissa tomber l’Almanach des Bons Conseils qu’elle lisait. La solitude ne lui pesait jamais et elle se trouvait souvent seule en ce début de printemps.
Elle s’approcha de la fenêtre. Le beau dimanche d’avril traînait sa longue après-midi désœuvrée. L’oncle Nathan, sitôt le déjeuner fini, avait aiguillé Félix vers les champs, pour la visite dominicale de rigueur. Quant à Berthe, elle venait de disparaître sans rien dire, comme elle le faisait depuis quelque temps.
Après la tourmente qui, passant sur elle à l’automne, manquait de l’arracher de son existence, comme le bel arbre s’arrachait du talus, elle était restée anéantie au point de garder plusieurs jours le lit. Sa sœur expliquait avec volubilité qu’elle avait eu les «sangs tournés» en entendant l’arbre tomber sur ses talons. Elle restait prostrée, sans fièvre et sans aucun symptôme précis, simplement atone, indifférente, privée cette fois tout à fait du goût de vivre.
Avec le géant foudroyé, son amour lui semblait anéanti. Elle appuyait sur la plaie sans la sentir. Elle répétait: «Il est parti. Je ne le reverrai jamais ou je le reverrai comme on revoit un indifférent.» Et cela ne lui faisait rien. Elle se disait même: «Est-ce que je l’aimais vraiment? Qu’est-ce que c’est que l’amour? Est-ce ça?» C’était comme si, en devenant femme trop vite et trop tôt, elle avait perdu la profonde sensibilité féminine qui juge et pèse si sûrement les choses de la passion.
Après la crise d’inappétence à la vie, elle entra dans la souffrance. Les jours et les nuits se succédèrent, désolés ou cruels, tandis qu’elle éprouvait cette sensation qu’on a d’être dans des mâchoires qui se referment perpétuellement. Alors, Silas grandissait dans sa mémoire, dans son cœur, pour mieux la déchirer de l’avoir perdu. Ses mots, se gestes, ses moindres attitudes la torturaient en souvenir. Et elle sut enfin qu’elle l’aimait comme jamais elle n’avait cru pouvoir aimer.
Elle vécut enfermée avec son rêve agonisant pendant les mois noirs de l’hiver, sans rien apercevoir d’extérieur, comme si ses yeux eussent été tournés en dedans sur le seul spectacle de sa douleur.
Et jamais elle ne se disait: «Je vais aller le rejoindre.» Cette chose possible, cette chose suggérée et déjà un peu réalisée par les paroles qui l’avaient représentée, ne se montrait pas à elle comme une alternative. Peut-être était-ce parce qu’elle allait instinctivement vers la souffrance à cause de l’orientation de sa vie, ou peut-être simplement parce que les habitudes sont trop difficiles à quitter.
Son premier apaisement lui vint dans ces mois aigres où le printemps s’éveille. L’isolement parfait de la vie à la Hêtraye, qui séparait les deux sœurs de leur petit monde connu, environnait leur retraite d’une sorte de paix silencieuse. Un soir de mars où elle rentrait à la maison en tenant les premières primevères trouvées au revers d’un fossé, sous un ciel qui allait du violet le plus profond à un safran inexprimablement doux, elle crut sentir mystérieusement que sa souffrance ne resterait pas inutile, qu’elle serait la rançon du scandale étouffé. Son péché, cette fois, était enterré, et rien n’en subsisterait qui pût éclabousser les autres. Le nom des Bernage ne serait pas sali. Ce fut une certitude consolante qui descendit sur elle.
Les autres, cependant, continuaient leur vie parallèle et, sortant tout à coup de son sommeil intérieur, elle se mit à les considérer.