«Que regretteriez-vous ici, d’ailleurs? La haine et l’ingratitude? Ceux qui restent ne sont pas dignes de vous. Et vous ne pouvez pas, vous ne pouvez pas demeurer. Pourquoi les supporteriez-vous plus longtemps? Ne perdez plus votre amour, Fanny, je le veux pour moi seul. Je veux tout remplacer auprès de vous: famille, amis, pays.»
Et il lui traçait le plan matériel de l’évasion:
Quoi de plus simple?
«Nous gagnons la gare de Villebonne à pied, sans même étonner quelqu’un en ce jour exceptionnel. N’avez-vous pas la clef de votre maison? Et ne pouvez-vous choisir quelques jours de retraite à Beuzeboc? Ce sera le premier pas vers la liberté, vers la décision que personne ne peut, moins que jamais maintenant, vous empêcher de prendre. Car vous serez libre, si vous voulez être libre, mais il faut le vouloir.»
Il l’avertissait donc que, le soir des noces, il serait là, à l’attendre, à l’endroit du sentier qu’elle connaissait bien, au pied du hêtre gigantesque.
Et il terminait:
«Si, au soir dit, je vous vois descendre le sentier, je saurai que vous êtes résolue à secouer le joug et à venir à moi.»
Elle s’était arrêtée sous un pommier retombant en parasol qui la forçait à sortir du chemin. Au-dessus d’elle, les fleurs faisaient un seul bouquet blanc que sertissait le ciel encore un peu vermeil. Sur sa belle robe elle avait jeté un manteau, un chapeau et, dans sa poche, elle serrait la clef de Beuzeboc et une liasse de billets, tout son argent disponible.
Entre les branches, elle passa la tête pour regarder et écouter la maison toute vibrante encore de tout ce qui venait de la traverser, car les demeures humaines sont plus résonnantes que nous ne le croyons. Mais on ne voyait personne. Fanny songea encore avec le sombre désespoir d’un enfant révolté:
«S’ils m’aimaient seulement un tout petit peu, je n’aurais jamais pensé à partir... Mais pas même aujourd’hui il n’a eu seulement un regard un peu bon pour moi. Il est dur. Il est comme maman. Et Berthe ne m’a jamais aimée. Personne ne m’aime que Silas...»