A dire vrai, la rigidité huguenote n’est pas si abâtardie que de lâcher la bride à l’humour normand dans sa verdeur; pourtant, elle cède un peu et ferme les yeux en ces occasions de beuveries pour le bon motif. Fanny le savait. Elle connaissait les spécialistes, et leur jeux de mots, et leurs gaillardises permises et attendues, et leurs sous-entendus et leurs mines de circonstance. Et toute sa pudeur et son tact étaient hérissés sur elle comme un manteau d’épines.

Mais tous les supplices ont une fin et, maintenant, elle attendait sa revanche. Elle attendait l’heure où Silas Froment arriverait comme arrive un amant furtif qui, à travers bois, donne l’assaut à la colline escarpée.

Depuis le jour de la bourrasque, ils ne s’étaient pas revus.

Mais Silas Froment, en face de ce fait nouveau et imprévu: le mariage de Berthe et de Félix, avait fait une suprême démarche.

C’était une lettre, longue et pressante, par laquelle il l’adjurait de se décider à recommencer sa vie:

«Je comprends à présent, écrivait-il, pourquoi l’idée d’un mariage entre nous vous effrayait. Vous prévoyiez ce qui est arrivé. Il est trop certain, maintenant, que Félix, officiellement installé dans la famille et dans la maison, fera l’impossible pour vous empêcher de la quitter. Et l’affichage de nos bans serait, pour lui, le signal du scandale. Vous l’avez discerné avant moi, je le reconnais: le mariage ne vous est pas permis, puisque vous ne voulez pas braver le scandale.»

Et il lui proposait, comme seule solution, leur départ pour Lyon, où ils vivraient inconnus et heureux.

«Ne vous arrêtez pas aux mots, disait-il encore, notre union, à nous, sera sainte et bénie quoique libre et volontaire. Nous l’aurons achetée par trop de douleur pour qu’elle ne soit pas solide.

«Et ne dites pas que cette fuite sera aussi un scandale. Le scandale ne peut vous suivre ni vous atteindre dans une ville inconnue où nous vivrons cachés et si unis, d’ailleurs, que nous forcerons l’estime des honnêtes gens. Le peu qui nous éclabousserait, que serait-il en comparaison de cette vérité proclamée: «Félix «Malandain» est le fils de Fanny Bernage et vient d’épouser Berthe, sa tante.» Je vous connais si bien, Fanny, que je sais à présent qu’elle vous tuerait, cette vérité proclamée, plus, je le sens, à cause de l’abandon de l’enfant qu’à cause de sa naissance.