Il parla pendant qu’elle parlait encore.
—T’as passé le plus dur. Quand on est vieux, on n’y pense plus.
Reprise de désespoir, elle gémit:
—Mais oui, vous êtes trop vieux pour me comprendre! Mais je veux aller voir. Il est là, j’en suis sûre.
Le frôlant sans qu’il bougeât, elle passa entre deux branches retombantes et franchit en courant la bordure d’herbe. Haletante, les yeux noyés, elle s’arrêta pour regarder par-dessus la barrière.
Le sentier dévalait entre les taillis de hêtres aux feuilles nouvelles d’or vert plantés dans le sombre tapis étoilé de blanc des anémones. Plus bas, l’arbre géant dressait son fût d’onyx. Mais Silas n’était pas là.
Toute son âme dans ses yeux, elle regarda un moment, à travers ses larmes sans cesse reformées, le sentier où mourait son espoir.
Alors, comme on réalise enfin la mort d’un être aimé, elle comprit que le vieux avait dit vrai, que Silas ne viendrait pas et que son absence resterait définitive, que c’était fini de sa vie de femme et qu’il lui fallait se tourner vers la vieillesse pour attendre d’elle le seul apaisement possible.
Et très étrangement, elle sentit glisser d’elle ce nouvel amour trop pesant qu’elle n’avait jamais bien supporté. La femme d’un seul homme, un seul instant, elle demeurait cela. Alors, du passé anéanti, le visage de l’homme qui avait changé sa vie, de l’inconnu d’un soir, le visage de Ludovic Vallée surgit un instant. Elle le vit apparaître, disparaître peu à peu et s’effacer enfin.
Elle regarda autour d’elle, comme lorsqu’on quitte un songe. Le père Oursel n’était plus là. Peut-être avait-il dépensé en une fois toutes les paroles du reste de son existence et n’entendrait-on plus jamais le son de sa voix.