LE JOUG
PREMIERE PARTIE
I
Dans la chambre qu’envahissait le crépuscule, on distinguait encore la blancheur du grand lit, vaste et haut, entouré à l’ancienne de ses rideaux empesés. Le reste du jour printanier traînait ici et là, s’accrochait aux vernis luisants des vieux meubles d’acajou, piquait un point à la glace ternie de la cheminée, au miroir à col de cygne de la toilette. Et, sur le lit, bien allongée sous ses couvertures en ordre et sous son drap aux cassures intactes, la mère Bernage achevait de mourir.
—Ouvre la fenêtre, Berthe, fit une voix douce.
Berthe se leva de la chaise qu’elle occupait au pied du lit. Sur la baie encore claire se profila sa silhouette aux contours ronds de grande femme bien faite. Elle tourna l’espagnolette qui résista, grinça et céda enfin pour laisser entrer d’une seule bouffée le printemps tout entier. Cela sentait la terre humide, la fumée de bois et, par-dessus tout, l’odeur douce et sucrée des primevères d’avril qui couvre alors la terre normande d’un manteau parfumé.
Fanny, qui avait parlé, respira fortement en levant la tête: le souffle frais entrait dans la chambre déjà pleine des relents de maladie et de mort, comme pour la purifier, et les vivants appellent inconsciemment la vie. Le miroir auquel elle faisait face lui renvoya son image au fond d’une eau trouble et verdie: sa pâle figure inquiète de vieille fille de vingt-neuf ans, ses yeux incolores, ses cheveux bruns sans reflets, et cette bouche de madone aux lèvres pures, aux dents parfaites, qui était sa seule beauté.
Et soudain parce qu’elle avait vraiment regardé sa figure, l’idée de la maladie et de la mort prochaine de sa mère la quitta tout à fait, comme cela arrive au milieu des préoccupations extrêmes. Au-dessus de son reflet, sa sœur, qui s’était retournée, mit le sien, et sa grosse figure ronde, rose et blanche sous une rude broussaille de cheveux blonds, éclaira le vieux miroir terni. Les deux sœurs se contemplèrent un moment ainsi avec plus d’intensité qu’elles n’en mettaient dans leurs regards quotidiens, puisque l’habitude de la vie commune émousse cette curiosité d’âme traduite par un regard qui appuie au lieu d’effleurer. Ce ne fut qu’un instant: un de ces instants pathétiques, toujours méconnus, et la plus jeune sœur se retourna, et Fanny se leva, car la mourante avait remué.