Il y eut un ou deux jours de répit que remplirent les tristes soins ménagers qui suivent les réalités de la mort. Chacune des sœurs remuait ses pensées. Fanny se courbait durement sur sa tâche, pliait sans merci son corps aux plus sévères besognes. Et jamais son esprit un peu engourdi par tant d’années de vie monotone n’avait fait autant de chemin.
Le troisième jour, après une de ces fines pluies d’avril qui font tout à coup embaumer la terre, Fanny sortit dans le jardin comme le soir venait. Une langueur infinie était dans l’air mouillé qui se chargeait de tous les parfums des fleurs nouvelles. Le ciel, d’un ton de perle, se nuançait de rose à l’ouest, au-dessus du viaduc de brique orangée dans la verdure neuve des collines. De la terrasse à mi-côte qui surplombait les toits et la perspective de la creuse vallée, il semblait qu’on flottât dans le brouillard bleu si tendre qui est comme le voile de la Normandie printanière.
Fanny sentit son cœur se fondre de douceur en elle: les choses inconciliables et difficiles qui se battaient dans sa tête parurent soudain faciles, et elle alla trouver sa sœur.
Berthe descendait les quelques marches de pierre qui menaient à la terrasse. Le tablier à carreaux noirs et blancs mettait une note familière sur sa stricte robe noire. Sa figure haute en couleur luisait sous la grosse torsade de ses cheveux de paille blonde. Le jardin, qui ne s’apercevait pas de la présence furtive et comme suppliante de Fanny, parut soudain habité.
L’aînée retint son courage prêt à lui échapper; et, dès qu’elle fut près de sa cadette, elle dit:
—Berthe, il faut que j’aille à Bures.
Il n’y eut pas de stupéfaction sur le visage de la jeune fille, et les paroles de surprise vinrent trop vite pour n’avoir pas été préparées.
—Tu veux aller à Bures! Mais pourquoi, ma pauv’ fille? Te voilà repartie dans tes inventions.
—C’est pas des inventions, tu le sais bien, toi! Et puis, j’ai bien réfléchi à tout, j’ai retourné ça dans tous les sens, je ne serai pas tranquille tant que je ne saurai pas ce qui est arrivé.
Berthe fit quelques pas, le front plissé, les yeux à terre. Et puis, elle prit sa sœur par le bras.