Fanny, alors, d’un geste épouvanté, venu du fond de sa nature, avait repoussé l’idée du scandale. Et Berthe sentit sans doute qu’il valait mieux céder pour en finir et tuer, peut-être, ce désir qui devenait dangereux, car Fanny, manifestement, serait partie seule.

Il fallait trouver des prétextes. Ce fut le plus difficile. Le père Oursel, dénué de curiosité personnelle, servit seulement de véhicule aux explications nécessaires pour les voisins. Les quelques amis, des veuves, de vieilles demoiselles, un ou deux couples âgés, la famille du pasteur, nécessitaient plus de frais. Alors Fanny se souvint d’une amie qu’elle avait eue à la pension et qui l’avait invitée bien souvent, jadis, à aller passer quelques jours à sa ferme d’Offranville. Elle s’épouvantait pourtant de ce mensonge. Berthe la calma.

—Nous irons la voir aussi, c’est bien facile.

Mais, comme Fanny voulait lui écrire, elle s’y opposa, afin qu’elles pussent garder l’entière liberté de leurs mouvements.

Elles furent étonnées du peu de surprise qu’excita leur projet qu’elles annonçaient en rendant les visites de deuil. Un peu déçue, Berthe dit à Fanny:

—C’est drôle. Ça a l’air de leur sembler tout naturel. Pour un peu, on dirait qu’on s’y attendait.

Elle réfléchit longtemps là-dessus, soucieuse, renfrognée et plus préoccupée de ce détail que de leurs préparatifs, sans effleurer cette raison profonde que les amis s’intéressent toujours moins à notre vie qu’ils n’en ont l’air, à moins qu’il ne s’agisse de la renverser du pied comme une fourmilière pour voir ce qu’il y a dedans.

Elles gagnèrent Dieppe par Rouen et les adorables vallées qui entre-croisent leurs gorges vertes, des falaises de la Seine jusqu’à celles de la côte. Un dais blanc et rose qu’étayaient les troncs noirs des pommiers couvrait le pays vert. Le train fila deux heures dans un paysage identique. Les deux sœurs ne le voyaient même pas. A Dieppe, elles errèrent dans la triste gare sans oser quitter les salles d’attente pour les quais tout proches. Enfin, le premier train omnibus les mena à Bures.

Elles descendirent du wagon, effarouchées au fond de leurs voiles noirs comme deux oiseaux nocturnes. Leur seule intention à peu près claire consistait à s’enquérir de la vieille Marthe, comme si elles ignoraient sa mort. Mais l’embarras du voyage, l’émoi de l’arrivée dans ce pays inconnu les désorientaient. Fanny ne se souvenait que d’un seul voyage, et Berthe n’avait jamais passé une nuit hors de la maison de la route de Villebonne ou de la ferme de la Hétraye. Et, surtout, la volonté agissante qui menait leur vie leur faisait défaut tout à coup, depuis la mort de leur mère.

Elles regardèrent la route blanche qui tournait en s’enfonçant sous les arbres. Le joli village ne livrait rien qu’une ceinture de verdure fraîche qui, de loin, paraissait impénétrable. Toute leur résolution fléchissait. Berthe posa la main sur le bras de l’aînée.