Fanny la regarda. Cette sœur, qui avait grandi à côté d’elle en partageant tout, elle la sentait soudain loin d’elle, partie, comme si elle avait marché seule sur la route commune. Confusément, elle sentit tout cela et répondit:

—Ce sera tout: je l’aurai vu. Je saurai s’il a ce qu’il faut.

—Et, poursuivit Berthe avec une sorte de patience appliquée, après, qu’est-ce que tu feras?

—Rien.

—Ah! rien?

Elle paraissait mal convaincue. Pourtant, elle ne cherchait pas les yeux de sa sœur, qui détourna les siens. Car il est des moments de trouble où ceux mêmes qui vivent d’une vie commune ne peuvent supporter leurs regards.

Elle ramassa les papiers épars, les rangea, ferma les tiroirs, tandis que Fanny restait inactive, les mains abandonnées, les yeux perdus dans la vision des choses lointaines qui semblaient l’éblouir.

Leur départ eut lieu par un matin de la fin de mai. Ces premiers jours de deuil, d’habitude si vides, leur avaient semblé pleins à déborder. Un formidable présent se dégageait de ce message du passé que leur apportaient la lettre et ce simple item du livre de comptes. Berthe avait essayé du raisonnement, de la bouderie, du silence, de la colère; mais tous les moyens échouaient devant la douceur obstinée de Fanny.

—Il faut que j’y aille, disait-elle.

—Mais enfin, osait demander Berthe, qu’est-ce que tu veux faire pour lui? Tu vas pas aller défaire tout ce que maman a fait, pour nous perdre de réputation?