Fanny monta. Tout était fait, arrangé, réglé pour elle et sans elle. Les billets avaient été pris avant que leur avenir se fût discuté devant les rails brillants qui couraient vers l’horizon! Elle s’assit et posa sa tête dans le coin assombri. Des images passèrent sous ses paupières closes: le singulier clocher ardoisé de Bures, les mèches blondes de la fermière. Et un nom: Abbeville. Sur sa poitrine, la copie de la lettre faisait un angle dur qui la blessait un peu.

Le joug retombait, plus pesant que jamais, sur ses faibles épaules habituées à plier. Beuzeboc demain, sa chambre, son lit, la solitude. Résignée, elle accepta cette compensation, et referma son cœur sur sa déception maternelle.

Le train s’ébranla. Alors, elle ouvrit les yeux et passa la tête par la portière pour voir s’éloigner, diminuer et disparaître le village où son enfant avait vécu.

DEUXIEME PARTIE

I

Fanny ouvrit les yeux dans la nuit. Elle quittait un cauchemar confus, toujours semblable, comme si, même en rêve, elle ne pouvait échapper à la monotonie.

Une fois de plus, elle reconnut toutes ces choses familières qui l’entouraient, ces meubles de famille dont l’existence est tellement plus longue que la nôtre qu’ils nous semblent immuables et presque éternels. La lune collait sa figure plate aux carreaux. Tous les soirs, Fanny repoussait sans bruit les volets qu’elle venait de fermer ostensiblement, tant elle aimait voir apparaître cette clarté qui semble monter pas à pas l’escalier nocturne.

Son esprit, encore éparpillé dans le cauchemar, rentrait lentement en elle. Et, comme cela arrive toujours à ceux qui ont vécu, il souffrait pour reprendre cette place réduite où il lui faut se comprimer. Pourtant, son rêve était fatigant et sans issue: elle voyait sa mère sur son lit de mort, mais vivante encore, et qui lui demandait quelque chose qu’elle n’arrivait pas à deviner. Et les fossoyeurs l’emmenaient que Fanny n’avait pu encore la comprendre. Elle marchait près du cercueil ouvert de la morte-vivante qui lui parlait. Et, au cimetière, M. Bernage venait au-devant du cortège. Là, elle éprouvait cette sorte d’allègement, cette joie particulière aux rêves, si pleine vraiment et d’une qualité si haute qu’elle ne peut être comparée à aucun mouvement de l’âme ou à aucune jouissance physique de l’existence réelle. Car son père ne regardait pas la morte, mais il ouvrait les bras et serrait sa fille contre lui. Alors, sous une sensation d’étouffement, elle s’éveillait.

Elle rêvait cela depuis dix ans, depuis la mort de sa mère, plusieurs fois par an. Du coin du subconscient où il était embusqué, le rêve déroulait ses tableaux, toujours les mêmes, auxquels elle assistait pantelante, torturée et actrice en même temps que spectatrice. Elle redoutait les nuits qui le ramenaient. Et, cependant, l’étrange bonheur de la fin était bien la seule joie qu’elle connût en ce monde.

Jamais, pourtant, elle ne pensait qu’elle fût malheureuse. Et elle ne l’était sans doute pas. Ces dix années avaient passé sur elle comme les gouttes d’eau de la fontaine pétrifiante sur un objet. A présent, elle était solidement engainée sous les couches successives, et il fallait le rêve pour qu’elle sentît la joie remuer encore dans son cœur, son cœur chaudement endormi dans sa prison de pierre.