La lune, maintenant, était traversée exactement par le second barreau de la fenêtre. Il devait geler dehors, car l’air de la grande pièce froide glaçait les joues de Fanny. Jamais on ne faisait de feu dans les chambres, encore que le bûcher regorgeât de bois. C’est ainsi que les demoiselles Bernage avaient été élevées et ainsi qu’elles continuaient, sans bien savoir pourquoi. Cette seule pensée évoquait une idée de luxe coupable, de péché... et le froid venait, durait et repartait comme un fléau contre lequel on ne luttait pas à partir du premier étage.

Fanny, frileuse à s’engourdir l’hiver, se renfonça un peu plus sous son énorme édredon rouge. Et les pensées de l’insomnie commencèrent à rouler dans sa tête.

Elle songea d’abord avec ennui que c’était le lendemain son anniversaire. Oui, elle allait «prendre»—puisqu’on parle des années comme d’une affaire qu’on saisit plutôt que comme d’une horloge sur laquelle on regarde avancer les aiguilles—elle allait prendre trente-neuf ans.

Elle n’avait rien d’une coquette, pourtant, et sa vie, macérée dans la mortification secrète, sous deux yeux implacables, (ceux de sa mère d’abord, ceux de sa sœur ensuite), ne réservait aucun plan à la vanité ni à la coquetterie la plus lâche.

Mais il n’est au pouvoir d’aucune femme de tuer tout à fait la femme en elle, et cette quarantième année commençante la glaçait de répulsion. C’est qu’il faut toujours qu’on s’évade et que cette quarantaine murait l’espoir de sa trentaine: un espoir tapi en elle comme une bête plate sous un pavé, son espoir obscur, immobile et engourdi, et pourtant vivant et fort, l’espoir de sortir un jour de sa vie et d’échapper enfin à son passé.

Les rayons arrivaient sur son lit. Elle ferma les yeux et bougea un peu la tête, comme elle faisait toujours, puisqu’il est notoire, au fond des provinces, que la folie se prend ainsi. Et, un moment distraite, elle retrouva bientôt la chaîne de ses pensées.

L’espoir de se marier. D’abord, elle ne l’avait guère encouragé. La première, la seconde année suivant la mort de sa mère, sa tragédie était trop saignante encore en elle pour laisser place à des projets. L’enfant et l’homme. L’homme et l’enfant.

L’inconnu d’un soir, l’affreux passant haïssable, était devenu le pauvre jardinier qui suppliait. Et, par le miracle de la lettre, elle avait enfin pu l’imaginer et sortir de ce malheur anonyme qui était le sien. Et elle l’avait récréé, débarrassé de cet uniforme qui lui faisait peur, et vêtu de ses habits de travail, en humbles étoffes déteintes par le soleil et par la pluie, avec des mains rugueuses qui sentent le thym ou la ciboulette et, quelquefois, la violette et le géranium.

Jardinier justement! Elle aimait tant les fleurs et tout le travail mystérieux des graines et des racines sous la terre! Alors, ce grand bouleversement qui avait suivi la mort de sa mère, ce rafraîchissement de sa plaie cicatrisée, cet éblouissement de ce qui aurait pu être, cette soif de son enfant, tout s’était achevé dans une rage de pensées silencieuses dont elle bâtissait un château autour de ses deux héros.

Berthe l’observait avec des yeux aiguisés, sans rien trouver de ce que sa sœur cachait jalousement, car il semblait à Fanny qu’elle serait morte de honte si elle en avait laissé voir même le reflet sur sa figure. Aussi, un peu plus encore s’était-elle appris à murer ce visage résigné, à le rendre inexpressif, à éteindre ces yeux incolores, dont l’opale fonçait si rarement.