Et ces deux années-là avaient été les plus remplies de son existence, après celle de son aventure. Tant d’imaginations les peuplaient que, par moments, il lui semblait déborder de pensées nouvelles. Et elle pouvait enfin aimer à son gré dans le silence, sans crainte et sans limites.
Mais les sentiments les plus désintéressés ne peuvent se nourrir éternellement d’eux-mêmes. Ce fut l’homme qui s’en alla le premier. Il n’était déjà que l’ombre d’une ombre, ce soldat mué en jardinier, qui ne s’était vraiment incarné dans sa véritable identité que dix ans après le drame. Il pâlit peu à peu, s’effaça et devint enfin, au fond de la mémoire de Fanny, un souvenir comme les autres.
L’enfant eut la vie plus dure. Pourtant, elle n’avait connu de lui que ce premier cri qui poignarde les mères d’une blessure inguérissable. Elle ne savait plus, déjà, ce qu’était devenu le petit gars de douze ou treize ans. Mais, parce qu’elle avait vu le pays où il avait vécu, un peu plus de réalité l’entourait. Et cet élan furieux de son cœur vers lui, cette poursuite désespérée l’avait rendu plus vivant encore, puisque, enfin, elle savait bien qu’elle n’avait pas poursuivi un mort, et s’était arrêtée volontairement. Il agonisa donc longtemps, des jours et des mois, et des années, et, même, il ne mourut jamais tout à fait. Car tous les liens peuvent se détendre et se briser dans l’âme et dans les sens, sauf le lien de la maternité.
Un jour vint, cependant, où ce triste bonheur amer qu’elle avait fait de son malheur ne remplit plus son âme ni sa vie secrète. C’est la loi constante des sensibles qu’un grand chagrin ou un grand bonheur contente aussi bien leur appétit, mais que le vide leur est mortel. Fanny sentit, un jour, le néant monter en elle, et ce fut alors qu’elle s’aperçut, pour la première fois, qu’elle était une vieille fille de trente ans passés.
Et, dans cette nuit de révision mentale, elle se souvenait de toutes les tentatives matrimoniales si singulièrement échouées. Comme si un mystérieux signal eût été hissé par le destin, c’est alors qu’on avait commencé à vouloir «la marier».
Le premier prétendant était un cousin de la défunte femme de l’oncle Le Brument: un vieux garçon bizarre et riche, qui habitait à Autretôt. Les deux sœurs le connaissaient de réputation, ce Samuel Lambart, couvert de gros bijoux d’or rouge, oint, cosmétiqué et parfumé, et dont le patois sonnait gras. Jamais, pourtant, il n’était parvenu jusqu’à cette vallée, bien lointaine pour un paysan qui ne sortait pas de son canton.
Après sa première visite, l’oncle Nathan avait parlé, avec de transparents sous-entendus, de son cousin Lambart, «qui était fatigué de vivre seul». D’abord, elle s’imagina que c’était pour Berthe. Mais l’oncle, la prenant à part, avec mille cérémonies, l’assurait que c’était elle, Fanny, qu’il voulait «comme aînée d’abord, bien entendu».
Le sieur Lambart n’était point positivement repoussant, avec sa bonne figure d’égoïste bien soigné, et ces recherches qui plaisent aux mi-citadines un peu puritaines que sont les filles de la vallée.
Et la pauvre Fanny s’était sentie éblouie par cet honneur et ce possible moyen de bâtir encore une vie par-dessus l’autre. Mais les perplexités avaient commencé. Et aussi les tourments suscités par Berthe. Bien persuadée que la venue du riche parti la concernait, il avait fallu l’entremise de l’oncle Nathan pour la détromper, et Fanny supporta de bien furieux assauts de colère, d’humeur et de dédains.
Elle s’en fût d’autant décidée si un redoutable obstacle ne l’eût arrêtée. Lambart savait-il son passé? A la première question, l’oncle Nathan abandonna le sourire éternel qui plissait ses yeux et serra ses lèvres sur ses longues dents.