Les années écoulées avaient renforcé en elle ce désir d’avoir toujours raison, ce bonheur d’avoir prédit les choses, de les avoir connues avant chacun. Et, dans les moindres futilités, comme dans les événements graves, elle commençait d’abord par vérifier avec complaisance l’exactitude de ses prophéties. Fanny arrêta le mouvement machinal de ses mains qui épluchaient des pommes de terre et demanda de sa douce voix un peu lassée:
—Vous venez de le voir, père Oursel?
Le bonhomme secoua la tête pour affirmer. Il parlait si peu que deux phrases de suite lui paraissaient une coupable prodigalité, comme si tous ses mots lui étaient comptés jusqu’à sa mort et qu’il en sût le nombre.
Berthe répondit à sa place:
—Bien sûr qu’il l’a vu, puisqu’il en parle.
Et, combattue entre son désir de prédire et son besoin d’apprendre, elle ajouta, mais plus comme une affirmation que comme une question:
—Sans doute qu’il amène sa famille avec lui.
Le père Oursel fit non. Elle s’oublia jusqu’à le regarder avec étonnement.
—Il serait garçon? Un jeune, alors, un remplaçant?
Au fond de sa gorge râpeuse le vieil homme râcla des sons qui faisaient au total: