Le soleil convalescent de février entrait par les carreaux de la fenêtre qui montrait la chevelure des arbres poudrée d’un givre étincelant sur un ciel d’un pâle bleu de cristal. Quelque chose de nouveau parut entrer dans la pièce avec les rayons ressuscités, quelque chose de frémissant: une ombre d’aventure qui pointait au fond de la vie monotone et déserte des deux sœurs.
Pâle clarté de février, paroles éparses dans la pièce: «Un bel homme, déjà vieux.» Ce fut ainsi que Silas Froment entra dans l’existence des demoiselles Bernage.
Un mois plus tard, tout ce qui était à apprendre sur le nouveau voisin se trouvait su, grâce à Berthe. Célibataire de quarante-cinq ans, l’instituteur montrait une belle carrure dans sa haute taille. Des cheveux noirs grisonnaient aux tempes. Son masque rasé se découpait avec la sécheresse d’une médaille. Il vivait seul, absolument seul. Une vieille femme, grand’mère de l’un des élèves, engagée pour tenir son intérieur, rapporta qu’elle n’avait guère de besogne tant monsieur montrait de soin et de propreté.
En mars, il attaqua le jardin qui doublait l’école en longueur, à la hauteur des toits en cascades du «bas de la ville». Son prédécesseur, âgé et souffrant, l’avait quelque peu abandonné. Il y passa tous ses instants de loisirs et, par les beaux jours de cette saison qui se trouva précoce, les sœurs entendaient au-dessus de la petite ruelle entre leurs deux jardins, ces bruits familiers du jardinage: pas lourds des sabots bottés de terre, choc de la bêche contre un caillou, chute de deux outils qui sonnent le fer.
Et cela donnait un sourd agrément à leur propre travail.
Aux sorties de l’école, l’instituteur accompagnait ses élèves jusque dans la rue. Alors, cachées derrière leurs rideaux, elles le voyaient ouvrir la porte d’où la volée des écoliers se dispersait. Il surveillait les petits, les mettait sur le trottoir, les regardait s’éloigner. Parfois, une mère l’arrêtait. Il inclinait sa haute taille, penchait la tête. On le voyait sourire ou froncer le sourcil. Et les sœurs le regardaient, de loin, fascinées, sans qu’il soupçonnât leur existence.
Un jour, pourtant, ils firent connaissance. Les deux jardins possédaient une porte donnant sur la ruelle, et il se trouva que les deux sœurs, l’ouvrant, trouvèrent le voisin debout sur son seuil.
Fanny fut si surprise qu’elle fit: «Ah!» et recula. Mais Berthe la poussa en avant. L’instituteur avait fait un mouvement pour rentrer, puis il s’arrêta, se découvrit largement. Confuses, elles passèrent; Berthe retroussait sa jupe avec dignité et marchait à petits pas. Fanny avait envie de courir.
Quand elles eurent terminé, au «bas de la ville», une commission sans importance que Berthe écourta, elles reprirent la singulière petite ruelle qui se serre entre les «étentes» des fabricants, franchit la rivière salie par les teintures et toute la chimie des usines et finit par des escaliers de grès abrupts, toujours peuplés d’enfants. Et elles virent que l’instituteur était toujours là.