A présent, il n’y avait pas de jour qu’elles n’eussent un salut de l’instituteur. A l’entrée ou à la sortie de onze heures et demie, à la rentrée d’une heure et demie ou à quatre heures, le grand voisin était là, tête nue, au milieu du flot des enfants. Et souvent Berthe se trouvait comme par hasard à la grande barrière du jardin ou à la petite porte de la maison, ou encore à une fenêtre d’où elle pouvait surveiller un si grand panorama que l’école ne semblait en être qu’un infime détail. Fanny, au contraire, se cachait près de ses poules ou bien sur ce banc d’où on voyait la route sans être vu. Et elle apercevait l’instituteur, le temps qu’il passait devant la barrière qui coupait le mur.
Il entrait ainsi peu à peu dans leur vie, avec lenteur et sûreté, sans qu’elles s’en aperçussent.
Mais ce ne fut que deux mois plus tard qu’elles firent sa connaissance officielle.
La chose eut lieu chez le vieux M. Gallier, le pasteur en retraite. Il habitait, sur l’ancienne route de Villebonne, une maison de briques posée entre deux jardins comme une rose entre deux feuilles. C’était un petit Méridional trapu et laid, avec des yeux charbonneux, d’où partait un regard aigu sous le plissement de ses paupières lasses. Son visage rasé portait des favoris raccourcis, selon la mode immuable des ministres du temps: ses lèvres épaisses tombaient ainsi que les mille plis de sa peau basanée. Il était bourru et spirituel, comme le sont les méridionaux de montagne, avec réserve et finesse. Sa femme, une maigre personne qui n’avait jamais voisiné avec aucune beauté, conservait à un degré surprenant ses deux seuls avantages: un teint normand de roses et de lis et d’épais cheveux blonds ondulés. Tout de noir vêtue depuis la mort de son fils unique, elle portait souvent un tablier de moire qui accrochait ses mains rugueuses de ménagère.
Mieux qu’une merveille de propreté, sa maison était la propreté réalisée sur cette terre.
Chaque vendredi, elle donnait de petits thés à quelques personnes de la ville. Les demoiselles Bernage y étaient souvent invitées, honneur qui les flattait intarissablement. Avec elles, quelques vieilles dames se retrouvaient dans le salon au beau parquet de mosaïque, deux veuves, une demoiselle mûre et un couple âgé d’égoïstes à deux, touchants dans leur amour prolongé.
Elles étaient là quand M. Silas Froment, leur nouveau voisin, arriva. Rien que par sa façon d’entrer, de saluer, il mit tout à coup un peu de vie dans la pièce triste où on osait à peine, pour s’asseoir, retirer les sièges de leur place le long du mur. Berthe, qui échangeait une conversation endormie avec une des veuves, parut se réveiller, et son lourd chignon blond lança des rayons sous la lampe.
Quand on les présenta, elle inclina la tête en souriant.
—Mais, dit M. Gallier, vous êtes voisins, à propos!
Elle en convint en peu de mots. Fanny rougissait avec embarras. Tous trois, ils se regardaient d’un air de complices, à cause de cette entente tacite avec laquelle ils évitaient de parler de leur première entrevue.