A présent, tout le salon était ranimé. M. Gallier préparait une conversation politique: l’autre vieillard s’approchait de l’instituteur, car, par cette loi mystérieuse qui régit les salons de province et quelques autres, les trois hommes se rejoignaient déjà. Mme Gallier souriait d’un air rêveur, en songeant que son fils pourrait être aussi un bel homme fort et dominateur. Berthe et Fanny vibraient encore des paroles dites et des paroles sous-entendues. La demoiselle mûre essayait instinctivement le plus seyant des sourires et les vieilles dames, ne pouvant mieux, laissaient paraître un regard attentif sur leurs visages endormis.

Fanny regardait tout cela comme en un rêve, sans comprendre d’où arrivait cette douceur qui venait de se répandre dans la pièce depuis un moment, sentant seulement, comme les autres, l’attrait de la nouveauté, le désir de briller et tout ce qu’amenait enfin la présence d’un homme.

A certains moments, par-dessus les épaules des messieurs, tournés pour la discussion, les sœurs rencontraient un regard de malice lancé par les beaux yeux bruns de M. Froment. Et quelque chose d’inconnu, comme une ivresse légère, montait à la tête de Fanny, plus silencieuse que jamais, avec son air sage et ses mains croisées sur ses genoux.

Le thé arriva et fit diversion. Il était toujours excellent, comme dans toutes les petites villes normandes qui, d’instinct ou d’atavisme, comprennent les choses d’Angleterre. Un gâteau aux raisins, fait à la maison, circulait, ainsi que deux coupes de gâteaux «à deux sous» de chez le pâtissier. Les veuves et la demoiselle minaudèrent: «Qu’est-ce que je vais prendre?», tandis que leur choix visait une «conversation» ou un «royau» arrêté entre tous dès l’entrée des plateaux.

Les messieurs, appelés, se rapprochèrent. Mais, encore, ils se retrouvèrent alignés tous les trois comme les chaînons d’une indestructible chaîne, entre les alignements de dames. La conversation confidentielle qui déferlait par petites vagues mortes s’arrêta tout à fait, comme si, tout naturellement, le silence nécessaire se préparait pour ces longues histoires que les hommes racontent en s’écoutant parler.

Silas Froment était en face de Fanny. Et, malgré tous ses efforts, elle ne pouvait s’empêcher de le regarder. Elle ne se lassait pas de la courbe de ses sourcils, qui venait si exactement mourir à l’arête délicate et ferme de son nez. A la dérobée, entre une réponse donnée et un silence attentif, il jetait aussi les yeux sur elle avec un intérêt mystérieux qu’elle sentait et qui faisait courir son sang plus vite, selon un rythme qu’elle ne connaissait pas, car elle était vierge de sens, sinon de corps.

Berthe parlait et riait. Son cou et sa gorge robustes tendaient la soie de son corsage bleu marine ourlé d’une dentelle blanche; elle était la femme la plus femme de la réunion, et Fanny le sentait. Mais elle voyait le regard de l’instituteur glisser sur elle avec indifférence et chercher le sien.

L’heure du départ arriva. Les dames se levèrent avec de petits cris effrayés.

—Comme il est tard!

—On ne va pas vous prendre, affirmait le vieillard à la demoiselle mûre.