Les minutes s’ajoutaient les unes aux autres, et le silence, dangereux de pensées, devint enfin intolérable. Alors Silas Froment commença une phrase quelconque, d’une voix qui tremblait un peu.
Il n’y eut rien de plus ce jour-là. Mais, pour Fanny, le miracle avait eu lieu. Cette voix d’homme, cette voix virile et chaude qui, pour elle, s’était cassée dans l’émotion, contenait un aveu qui surpassait son attente.
Des jours, elle en vécut. Elle se disait: «Je suis sûre maintenant que c’est moi qu’il aime.» Et toute une théorie de rêves très purs et un peu enfantins se déroulaient dans sa tête de quarante ans, nourris du peu de littérature qu’elle possédait, car sa triste expérience était d’autre sorte et ne lui servait pas plus que si elle avait appartenu à une autre.
Cependant, la petite ville aux yeux vigilants ne faisait encore que les regarder. Ils se voyaient chez des tiers, au hasard des visites et, parfois, en une de ces conduites du soir, qui sont de rigueur. Jamais le voisin n’était entré chez les sœurs, et leurs rencontres sur la route, leurs conversations à la petite porte de la ruelle se trouvaient déjà soigneusement cataloguées, étiquetées dans l’herbier de la médisance, pour en sortir en temps voulu.
Cela n’allait guère plus loin pour le moment. D’ailleurs, en province, on ne médit que d’un couple, et cette cour timide, qui se passait à trois, ne tombait pas sous la critique. Surtout on ignorait laquelle des deux sœurs pouvait être l’élue, et la critique a besoin, pour se manifester, d’une sorte de certitude. On disait donc seulement, en voyant les deux sœurs revenir du temple, tandis que l’instituteur les suivait de loin ou quand, les ayant rattrapées, il s’arrêtait pour une conversation de cinq minutes à la grille: «M. Froment est bien aimable avec ces demoiselles.»
L’opinion générale croyait qu’il choisirait Berthe.
Entre les deux sœurs, pourtant, la balance paraissait tellement égale que la jalousie de Berthe, si prompte à l’ordinaire, ne s’éveillait pas. Quand elle parlait à Fanny du voisin, sa figure se pavoisait d’espoir, tant que l’autre, gênée, détournait les yeux. Mais son silence habituel l’environnait si bien et Berthe songeait si peu à l’observer que son embarras ne comptait pas.
Elle traversait cette période cruelle et délicieuse que toutes les femmes ont connue à un moment quelconque de leur vie profonde, et dont l’âge ne fait que doubler l’amère douceur, puisqu’il y mêle le goût de cendre de l’avenir déjà presque consommé. Elle se disait: «C’est la dernière fois, la dernière. Après, personne ne me regardera plus comme cela.»
Des dates tombèrent encore: la Fête-Dieu, le 14 juillet qui étend sur la vallée un réseau de sonneries de clairon et finit en apothéose avec les fusées du feu d’artifice. Fanny sentait le temps s’écouler avec la joie de sentir mûrir son bonheur et la crainte horrible de ne jamais pouvoir le cueillir.
Enfin le jour fut là, si tôt qu’il la prit au dépourvu, comme toutes les choses trop espérées.