—Non, personne, personne. C’est un orphelin, sans frères, ni sœurs, tout seul.
Fanny pensa comme elle le faisait quand on prononçait ce mot devant elle: «Il est comme mon petit Félix!»
Car, au fond d’elle-même, il ne restait plus que ceci de son malheur lointain: le nom de son fils et, puisqu’il faut bien se représenter un être, une silhouette qui restait indécise entre l’enfant et l’homme. La catastrophe presque disparue, comme la figure du coupable, comme la lettre et comme le voyage, tout s’enlisait sous le sable mouvant des jours et des habitudes que la marée de la vie apportait sans relâche.
Et cette similitude de sort avec son fils fut encore quelque chose qui l’attira vers le bel homme romantique et triste.
Souvent, elle montait dans les anciennes «étentes» à coton de la fabrique désaffectée qui bordaient la ruelle. Et là, elle regardait vivre l’école, dont le petit peuple, épelant, chantant, récitant, n’était que le reflet du maître. Entre les lames de bois inclinées, elle ne voyait rien que le toit, les fenêtres ouvertes, le jardin, mais cet espionnage furtif la remplissait d’un émoi un peu coupable.
La Pentecôte vint dans la gloire fleurie des pommiers. L’œil fatigué de blancheurs ne distinguait plus, au long des routes, les jeunes filles marchant sous leurs voiles, des arbres escaladant les pentes sous leur parasol neigeux. Il y eut un beau service, plein de chants éclatants, et l’émotion de l’Eglise autour de ses lis emplit le vieux temple. Ce jour-là, pour la première fois, Fanny sentit son cœur chanter l’hosanna en elle.
Lentement, elle s’éveillait à l’amour, comme ces roses d’automne qui éclosent avec tant de peine à travers les froides rosées, les nuits glacées et les pâles soleils et qu’un jour glorieux d’octobre vient enfin ouvrir jusqu’au calice. Le miracle commença vraiment pour elle par cette Pentecôte.
Ce fut chez M. Poirier, le pasteur, qu’ils se rencontrèrent, cette après-midi-là. Les sœurs, ayant décidé cette visite nécessaire, «montèrent» au presbytère vers cinq heures. Sur le seuil du salon, Fanny eut un mouvement de recul. M. Froment était là, assis dans un fauteuil et qui lui souriait, comme s’il l’attendait. Et, dès ce moment, ils furent isolés des autres, et sans l’embarras qu’on éprouve dans un tête-à-tête trop ardemment désiré.
Ils sortirent au jardin que fleurissaient de grands rhododendrons pourpres, violets et blancs et une azalée arborescente couleur de feu, unique dans la ville. Quelques dames en visite et le pasteur marchaient lentement le long des allées. Fanny et l’instituteur se trouvaient l’un près de l’autre et Berthe, prise malgré elle par Mme Poirier, ne pouvait intervenir.
Ils allaient sans rien dire. Sous sa toque de paille et de ruban, le profil de Fanny descendait purement et, pour la première fois, elle songeait: «Est-ce que je suis bien?»