—Vous êtes seule? demanda-t-il.

Elle fit oui, de la tête, soulagée, à présent qu’il était entré, de n’avoir plus à choisir. Il fit un geste du côté du père Oursel.

—Et votre domestique?

—Le père Oursel ne parle jamais. D’ailleurs il est sourd.

Il saisit doucement le bras de Fanny et la guida vers le banc ombragé du noisetier. Quand elle fut assise, elle s’aperçut avec confusion qu’elle tenait les trois artichauts et qu’elle était encore coiffée du journal. Elle l’enleva à la hâte pour le déposer sur le banc, sous les légumes, et lissa un peu ses cheveux. Ses pensées tournaient avec rapidité derrière son front. Elle se demandait avec crainte: «Comment est-ce, comment est-ce, un homme qui vous demande?» car elle n’avait gardé de l’amour que l’effroi des gestes et des propos. Et l’herbager qui était venu à brûle-pourpoint se proposer était d’une autre sphère que le maître d’école.

Cependant, Silas Froment semblait se recueillir. Le bourdonnement continu de la fabrique d’en face remplissait l’air. Sans tourner la tête, elle le voyait, beau, sévère, avec sa tempe argentée et son grand air de sagesse; et elle se disait: «Jamais, jamais, je ne pourrais lui dire!» Alors, cela déborda de ses lèvres, comme ces nausées que rien au monde ne peut retenir, et elle dit:

—Monsieur Froment, moi aussi...

Surpris, il la regarda. Surpris, du son de sa voix, mais non des paroles qu’il ne comprenait même pas. Alors ce regard trop doux l’arrêta; elle sut qu’elle ne trouverait jamais les mots nécessaires, et, un peu lâchement, elle voulut l’entendre d’abord. Elle savait bien que son silence faisait parler les autres.

Il attendit un instant, toujours en la regardant, et il dit enfin:

—Mademoiselle, vous trouvez très singulière ma démarche, mais il fallait que je vous parle. Nous ne nous voyons jamais que par hasard et au milieu des autres... et j’avais besoin de vous voir seule.