S’il n’était pas partisan du massacre, le procédé le plus sûr après celui-là, pour un Indien, était le savon et l’éducation. Le savon et l’éducation ne sont pas aussi rapides qu’un massacre, mais sont plus funestes à la longue. Un Indien massacré à demi peut se rétablir, mais si vous lui donnez de l’éducation et lui apprenez à se laver, tôt ou tard il doit en mourir. Cela ruine sa constitution, et le frappe au cœur.—«Monsieur, dis-je, le temps est venu où s’impose une cruauté à glacer le sang dans les veines. Infligez du savon et un alphabet à tous les Indiens ravageurs des plaines et laissez-les mourir!»
Le ministre de la guerre me demanda si j’étais membre du Cabinet, et je dis que oui. Il s’informa de mes fonctions, et je dis que j’étais secrétaire de la commission sénatoriale de conchyliologie. Il me fit aussitôt mettre en état d’arrestation pour insultes au pouvoir, et priver de ma liberté pendant la plus grande partie du jour.
J’étais presque décidé à garder le silence désormais, et à laisser le gouvernement se tirer d’affaire comme il pourrait. Mais mon devoir m’appelait et j’obéis. J’allai trouver le secrétaire général des finances. Il me dit:
—«Que désirez-vous?»
La question me prit à l’improviste. Je répondis:
«—Du punch au rhum.»
Il dit:—«Si vous avez quelque chose à me communiquer, Monsieur, faites vite, et le plus brièvement possible.»
Je lui affirmai donc que j’étais fâché de le voir changer de conversation si soudainement. Une pareille conduite était offensante pour moi. Mais, dans les circonstances, je préférais passer outre et en venir au fait. Je me mis alors à lui adresser les plus chaleureuses observations sur la longueur extravagante de son rapport. Il était trop étendu, plein de détails oiseux, grossièrement construit. Aucune description, pas de poésie, pas de sentiment. Ni héros, ni intrigue, nul pittoresque, pas même quelques gravures. Personne ne le lirait, la chose était sûre. Je le pressai de ne pas détruire sa réputation en publiant une chose pareille. S’il avait quelque ambition littéraire, il devait mettre plus de variété dans ses ouvrages. Il devait éviter les détails trop secs. La popularité des almanachs, lui dis-je, venait surtout des poésies et des calembours. Quelques mots plaisants distribués çà et là dans son rapport financier serviraient plus à la vente que tous les raisonnements sur les revenus de l’intérieur. Je dis tout cela du ton le plus aimable. Le ministre des finances entra néanmoins en fureur. Il dit même que j’étais un âne. Il abusa de moi de la façon la plus vindicative, et ajouta que si je revenais jamais me mêler de ses affaires, il me ferait passer par la fenêtre. Je répondis que je n’avais plus qu’à prendre mon chapeau et partir, si je ne pouvais être traité avec le respect dû à mes fonctions. Ainsi fis-je. C’était exactement comme un jeune auteur. Ils croient en savoir plus que tout le monde, quand ils publient leur premier volume. On ne peut pas leur en remontrer.
Tout le temps que je fus attaché au gouvernement, il me parut que je ne pouvais faire aucune démarche officielle sans m’attirer quelque ennui. Et pourtant nul de mes actes, nulle de mes tentatives qui ne fût inspirée par le bien de l’État. Mon orgueil froissé m’a peut-être induit à des conclusions injustes et fâcheuses, mais il me parut clair cependant que le secrétaire d’État, le ministre de la guerre, celui des finances, et d’autres de mes confrères avaient conspiré dès le premier jour pour m’écarter du gouvernement. Je n’assistai qu’à une réunion du Conseil des ministres, tout ce temps-là. J’en eus assez. Le domestique à la porte de la Maison Blanche ne sembla pas disposé à m’introduire, jusqu’au moment où je demandai si les autres membres du Cabinet étaient arrivés. Il me répondit affirmativement et j’entrai. Ils étaient tous là. Mais personne ne m’offrit un siège. Ils me regardèrent absolument comme si j’étais un intrus. Le président dit:
—«Qui êtes-vous, Monsieur?»