Je lui tendis ma carte et il lut: «L’honorable Mark Twain, secrétaire de la commission sénatoriale de conchyliologie.» Là-dessus, il me toisa comme s’il n’avait jamais entendu parler de moi. Le ministre des finances dit:—«C’est cette espèce d’âne encombrant qui est venu me conseiller de mettre de la poésie et des calembours dans mon rapport, comme s’il s’agissait d’un almanach.»

Le ministre de la guerre dit:—«C’est le même fou qui est venu hier me proposer un plan pour donner à une partie des Indiens de l’éducation jusqu’à la mort, et massacrer le reste.»

Le ministre de la marine dit:—«Je reconnais ce jeune homme. C’est lui qui est venu à plusieurs reprises, cette semaine, me troubler dans mon travail. Il s’inquiète de l’amiral Farragut, qui occupe une flotte entière à une excursion d’agrément, comme il dit. Ses propositions au sujet de quelque stupide excursion sur un radeau sont trop absurdes pour être répétées.»

Je dis:—«Messieurs. Je perçois ici une disposition à discréditer tous les actes de ma carrière publique. Je perçois aussi une disposition à me priver de ma voix dans les conseils de la nation. Je n’ai pas été convoqué aujourd’hui. C’est une pure chance si j’ai su qu’il y avait une réunion du Cabinet. Mais laissons cela. Je ne veux savoir qu’une chose: est-ce ici une réunion du Conseil, ou non?»

Le président répondit affirmativement.

—«Alors, fis-je, mettons-nous tout de suite au travail, et ne perdons pas un temps précieux à critiquer les actes officiels de chacun.»

Le secrétaire d’État me dit alors, courtoisement:—«Jeune homme, vous partez d’une idée fausse. Les secrétaires des comités du Congrès ne sont pas membres du gouvernement, pas plus que les concierges du Capitole, si étrange que cela puisse vous paraître. D’ailleurs, quelque vif désir que nous éprouvions d’avoir l’appui de votre sagesse plus qu’humaine dans nos délibérations, nous ne pouvons légalement nous en avantager. Les conseils de la nation doivent se passer de vous. S’il s’ensuit un désastre, comme il est fort possible, que ce soit un baume pour votre âme désolée, d’avoir fait par geste ou parole tout votre possible pour le prévenir. Vous avez ma bénédiction. Adieu.»

Ces paroles aimables apaisèrent mon cœur troublé et je sortis. Mais les serviteurs du pays ne connaissent pas le repos.

J’avais à peine regagné ma tanière dans le Capitole, et disposé mes pieds sur la table comme un représentant du peuple, quand un des sénateurs du comité conchyliologique vint en grande fureur, et me dit:

—«Où avez-vous été tout le jour?»