Je répondis que, si cela regardait tout autre que moi, j’avais été à un conseil de Cabinet.

—«A un conseil de Cabinet! J’aimerais savoir ce que vous aviez à faire à un conseil de Cabinet.»

Je répondis que j’y étais allé pour donner mon avis, alléguant, pour le rassurer, qu’il n’avait été nullement question de lui. Il devint alors insolent, et finit par dire qu’il me cherchait depuis trois jours pour recopier un rapport sur les coquilles de bombes, d’œufs, et d’huîtres, et je ne sais plus quoi, se rattachant à la conchyliologie, et que personne n’avait pu savoir où me trouver.

C’en était trop. Ce fut la plume qui brisa le dos du chameau du pèlerin.—«Monsieur, fis-je, supposez-vous que je vais travailler pour six dollars par jour? Si l’on croit cela, permettez-moi de conseiller au comité sénatorial de conchyliologie d’engager un autre secrétaire. Je ne suis l’esclave d’aucun parti. Reprenez votre dégradant emploi. Donnez-moi la liberté ou la mort.»

Dès ce moment, je n’appartins plus au gouvernement. Rebuté par l’administration, par le Cabinet et enfin par le président d’un comité dont je m’efforçais d’être l’ornement, je cédai à la persécution, me débarrassai des périls et des charmes de mes hautes fonctions, et oubliai ma patrie sanglante à l’heure du péril.

Mais j’avais rendu à l’État quelques services, et j’envoyai une note:

«Doit le gouvernement des États-Unis à l’honorable secrétaire du comité sénatorial de conchyliologie:

—Pour consultation au ministre de la guerre50
— « — » — de la marine50
— « — » — des finances50
—Consultation de Cabinet..... gratuite
—Pour frais de route, voyage, aller et retour, à Jérusalem, via Égypte, Alger, Gibraltar et Cadix, 14,000 milles, à 20 c. le mille[E]2800
—Pour appointements de secrétaire du comité sénatorial de conchyliologie, six jours à six dollars par jour36
Total2986

Pas un sou de cette somme ne me fut versé, si ce n’est cette bagatelle de 36 dollars pour mon travail de secrétaire. Le ministre des finances, me poursuivant jusqu’au bout, passa un trait de plume sur les autres paragraphes, et écrivit simplement en marge: «Refusé.» Ainsi la cruelle alternative se pose enfin. La répudiation commence. La nation est perdue.—J’en ai fini avec les fonctions publiques. Libre aux autres employés de se laisser asservir encore. J’en connais des tas, dans les ministères, qui ne sont jamais prévenus quand il doit y avoir Conseil des ministres, dont les chefs du gouvernement ne demandent jamais l’avis sur la guerre, les finances, le commerce, comme s’ils ne tenaient en rien au gouvernement. Cependant ils demeurent à leur bureau, des jours et des jours, et travaillent. Ils savent leur importance dans la nation, et montrent inconsciemment qu’ils en ont conscience, dans leur allure et leur façon de commander leur nourriture au restaurant, mais ils travaillent. J’en connais un qui a pour fonctions de coller toutes sortes de petites coupures de journaux dans un album, parfois jusqu’à huit ou dix par jour. Il ne s’en acquitte pas fort bien, mais il fait aussi bien qu’il peut. C’est très fatigant.—C’est un travail épuisant pour le cerveau. Il n’a cependant pour cela que 1,800 dollars annuels. Intelligent comme il est, ce jeune homme gagnerait des milliers et des milliers de dollars dans un autre commerce, s’il voulait.—Mais non. Son cœur est avec son pays, et il servira son pays tant qu’il restera au monde un album pour coller des coupures de journaux. Je connais des employés qui n’ont pas une très belle écriture, mais toutes leurs capacités ils les mettent noblement aux pieds de leur pays; et travaillent et souffrent pour 2,500 dollars par an. Il arrive que l’on doit faire recopier par d’autres employés ce qu’ils ont écrit, parfois, mais quand un homme a fait pour son pays ce qu’il peut, ce pays peut-il se plaindre? Il y a des employés qui n’ont pas d’emploi et qui attendent et attendent une vacance, attendent patiemment l’occasion d’aider leur pays en quoi que ce soit, et tant qu’ils attendent, on leur donne uniquement 2,000 dollars par an. Quoi de plus triste? Quand un membre du congrès a un ami bien doué, sans un emploi où ses dons pourraient se donner carrière, il l’attribue à la nation, et lui donne un poste dans un ministère. Et dès lors, cet homme travaille comme un esclave, jusqu’à épuiser sa vie, se battant corps à corps avec des papiers pour le bien de la nation, qui ne pense jamais à lui, ne sympathise jamais avec lui,—tout cela pour 2,000 ou 3,000 dollars par an. Quand j’aurai complété ma liste des différents employés dans les différents ministères avec l’indication de leur travail, et de leurs appointements, vous verrez qu’il n’y a pas moitié assez d’employés, et que ceux qu’il y a ne sont pas à moitié assez payés.

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