ROGERS

Je rencontrai le nommé Rogers, et il se présenta lui-même, dans le sud de l’Angleterre, où je résidais alors. Son beau-père avait épousé une mienne parente éloignée, qui, par la suite, fut pendue. Il paraissait croire, en conséquence, à une parenté entre nous. Il venait me voir tous les jours, s’installait et causait. De toutes les curiosités humaines sympathiques et sereines que j’ai vues, je le regarde comme la première. Il désira examiner mon nouveau chapeau haut de forme. Je m’empressai, car je pensais qu’il remarquerait le nom du grand chapelier d’Oxford Street, qui était au fond, et m’estimerait d’autant. Mais il le tourna et le retourna avec une sorte de gravité compatissante, indiqua deux ou trois défauts et dit que mon arrivée, trop récente, ne pouvait pas laisser espérer que je susse où me fournir. Il m’enverrait l’adresse de son chapelier. Puis il ajouta: «Pardonnez-moi», et se mit à découper avec soin une rondelle de papier de soie rouge. Il entailla les bords minutieusement, prit de la colle, et colla le papier dans mon chapeau de manière à recouvrir le nom du chapelier. Il dit: «Personne ne saura maintenant où vous l’avez acheté. Je vous enverrai une marque de mon chapelier, et vous pourrez l’appliquer sur la rondelle de papier.» Il fit cela le plus calmement, le plus froidement du monde, je n’ai vu de ma vie un homme plus admirable. Remarquez que, pendant ce temps, son propre chapeau était là, sur la table, au grand détriment de mon odorat. C’était un vieil éteignoir informe, fripé et déjeté par l’âge, décoloré par les intempéries et bordé d’un équateur de pommade suintant au travers.

Une autre fois, il examina mon vêtement. J’étais sans effroi, car mon tailleur avait sur sa porte: «Par privilège spécial, fournisseur de S.A.R. le prince de Galles», etc... Je ne savais pas alors que la plupart des maisons de tailleurs ont le même signe sur la porte, et que, dès le moment qu’il faut neuf tailleurs pour faire un homme, comme on dit, il en faut cent cinquante pour faire un prince. Rogers fut touché de compassion par la vue de mon vêtement. Il me donna par écrit l’adresse de son tailleur. Il ne me dit pas, comme on fait d’ordinaire, en manière de compliment, que je n’aurais qu’à mentionner mon nom de plume, et que le tailleur mettrait à confectionner mes habits ses soins les plus dévoués. Son tailleur, m’apprit-il, se dérangerait difficilement pour un inconnu (inconnu! quand je me croyais si célèbre en Angleterre! ce fut le coup le plus cruel), mais il me prévint de me recommander de lui, et que tout irait bien.

Voulant être plaisant, je dis:—«Mais s’il allait passer la nuit, et compromettre sa santé?»

—«Laissez donc, répondit Rogers, j’ai assez fait pour lui pour qu’il m’en ait quelque égard.»

J’aurais aussi bien pu essayer de déconcerter une momie avec ma plaisanterie. Il ajouta:

—«C’est là que je fais tout faire. Ce sont les seuls vêtements où l’on puisse se voir.»

Je fis une autre tentative.—«J’aurais aimé en voir un sur vous, si vous en aviez porté un.»

—«Dieu vous bénisse, n’en porté-je pas un sur moi?... Cet article vient de chez Morgan.»

J’examinai le vêtement. C’était un article acheté tout fait, à un juif de Chatham Street, sans doute possible, vers 1848. Il avait dû coûter quatre dollars, quand il était neuf. Il était déchiré, éraillé, râpé, graisseux. Je ne pus m’empêcher de lui montrer où il était déchiré. Il en fut si affecté que je fus désolé de l’avoir fait. D’abord il parut plongé dans un abîme sans fond de douleur. Il se remit, fit le geste d’écarter de lui avec ses mains la pitié d’un peuple entier, et dit, avec ce qui me parut une émotion fabriquée: «Je vous en prie. Cela n’a pas d’importance. Ne vous en tourmentez pas. Je puis mettre un autre vêtement.»