Quand il fut tout à fait remis, qu’il put examiner la déchirure et commander à ses sentiments, il dit que, ah! maintenant, il comprenait. Son domestique avait fait cela, sans doute, en l’habillant, ce matin.
Son «domestique»! Il y avait quelque chose d’angoissant dans une telle effronterie.
Presque chaque jour il s’intéressait à quelque détail de mon vêtement. On eût pu s’étonner de trouver cette sorte d’infatuation chez un homme qui portait toujours le même costume, et un costume qui paraissait dater de la conquête de l’Angleterre par les Normands.
C’était une ambition méprisable, peut-être, mais je souhaitais pouvoir lui montrer quelque chose à admirer, dans mes vêtements ou mes actes. Vous auriez éprouvé le même désir. L’occasion se présenta. J’étais sur le point de mon retour à Londres, et je venais de compter mon linge sale pour le blanchissage. C’était vraiment une imposante montagne dans le coin de la chambre, cinquante-quatre pièces. J’espérais qu’il penserait que c’était le linge d’une seule semaine. Je pris le carnet de blanchissage, comme pour m’assurer que tout était en règle, puis le jetai sur la table, avec une négligence affectée. Naturellement, il le prit et promena ses yeux en descendant jusqu’au total. Alors, il dit: «Vous ne devez pas vous ruiner», et le reposa sur la table.
Ses gants étaient un débris sinistre. Mais il m’indiqua où je pourrais en avoir de semblables. Ses chaussures avaient des fentes à laisser passer des noix, mais il posait avec complaisance ses pieds sur le manteau de la cheminée et les contemplait. Il avait une épingle de cravate avec un morceau de verre terne, qu’il appelait un «diamant morphylitique», quoi que cela pût signifier. Il me dit qu’on n’en avait jamais trouvé que deux. L’empereur de Chine avait l’autre.
Plus tard, à Londres, ce fut une joie pour moi de voir ce vagabond fantastique s’avancer dans le vestibule de l’hôtel avec son allure de grand-duc; il avait toujours quelque nouvelle folie de grandeur à inaugurer. Il n’y avait d’usé chez lui que ses vêtements. S’il m’adressait la parole devant des étrangers, il élevait toujours un peu la voix pour m’appeler: «Sir Richard» ou «Général» ou «Votre Honneur», et quand les gens commençaient à faire attention et à regarder avec respect, il se mettait à me demander incidemment pourquoi je ne m’étais pas rendu la veille au rendez-vous du duc d’Argyll, ou bien me rappelait que nous étions attendus le lendemain chez le duc de Westminster. Je suis persuadé qu’à ce moment-là il était convaincu de la réalité de ce qu’il disait. Il vint un jour me voir et m’invita à passer la soirée chez le duc de Warwick, à sa maison de ville. Je dis que je n’étais pas personnellement invité. Il répondit que cela n’avait aucune importance, le duc ne faisant pas de cérémonies avec lui ou ses amis. Comme je demandais si je pouvais aller comme j’étais, il dit que non, ce serait peu convenable. L’habit de soirée était exigé, le soir, chez n’importe quel gentleman. Il offrit de m’attendre pendant que je m’habillerais. Puis nous irions chez lui. Je boirais une bouteille de champagne et fumerais un cigare pendant qu’il s’apprêterait. Fort désireux de voir la fin de cela, je m’habillai et nous partîmes pour chez lui. Il me proposa d’aller à pied, si je n’y voyais pas d’inconvénient. Nous pataugeâmes environ quatre milles à travers la boue et le brouillard. Finalement nous trouvâmes son appartement. C’était une simple chambre au-dessus de la boutique d’un barbier, dans une rue écartée. Deux chaises, une petite table, une vieille valise, une cuvette et une cruche (toutes deux dans un coin sur le plancher), un lit pas fait, un fragment de miroir, et un pot de fleur avec un petit géranium rose qui s’étiolait. C’était, me dit-il, une plante «séculaire». Elle n’avait pas fleuri depuis deux cents ans. Il la tenait de feu lord Palmerston. On lui en avait offert des sommes fantastiques. Tel était le mobilier. En outre, un chandelier de cuivre avec un fragment de bougie. Rogers alluma la bougie, et me pria de m’asseoir et de me considérer comme chez moi. Je devais avoir soif, espéra-t-il, car il voulait faire à mon palais la surprise d’une marque de champagne comme tout le monde n’en buvait pas. Aimais-je mieux du sherry, ou du porto? Il avait, me dit-il, du porto dans des bouteilles toutes recouvertes de toiles d’araignées stratifiées. Chaque couche représentait une génération. Pour les cigares, j’en jugerais par moi-même. Il mit la tête à la porte et appela:
—«Sackville!» Pas de réponse.
—«Hé! Sackville!» Pas de réponse.
—«Où diable peut être passé ce sommelier? Je ne permets jamais pourtant à un de mes domestiques de... Oh! l’idiot! il a emporté les clefs! Je ne puis pas aller dans les autres pièces sans les clefs.»
(J’étais justement en train d’admirer l’intrépidité avec laquelle il prolongeait la fiction du champagne, essayant de deviner comment il allait se tirer de là.)