Cela ne pouvait durer. C’était le sujet des conversations de tous. Le duc commençait à paraître perplexe. La frayeur et la détresse affreuse faisaient un spectre du pauvre Conrad. Un jour qu’il sortait d’une antichambre précédant la galerie des tableaux, Constance fut devant lui, et lui prenant les mains, s’écria:
«Oh! pourquoi me fuyez-vous? Qu’ai-je fait ou qu’ai-je dit, pour détruire votre bonne opinion sur moi? Car sûrement j’eus votre amitié. Ne me méprisez pas, Conrad, prenez en pitié mon cœur torturé. Je ne puis me taire plus longtemps. Le silence me tuerait. Je vous aime, Conrad! Méprisez-moi, si vous pouvez. Ces mots devaient être dits.»
Conrad était sans voix. Constance hésita un moment, puis, se méprenant sur ce silence, une joie sauvage brilla dans ses yeux; elle lui mit les bras autour du cou, en disant:
—«Vous cédez, vous cédez enfin. Vous pouvez m’aimer. Vous voulez m’aimer! O dites que vous le voulez, mon cher, mon adoré Conrad!»
Conrad poussa un gémissement. Une pâleur mortelle envahit ses traits. Il se mit à trembler comme une feuille de tremble. Puis, désespéré, il repoussa la jeune fille, en criant:
«Vous ne savez pas ce que vous demandez! C’est à jamais impossible.» Puis il s’enfuit comme un criminel, laissant la pauvre princesse muette de stupeur. Un instant après, tandis que, restée là, elle criait et sanglotait, Conrad criait et sanglotait dans sa chambre; tous deux étaient au désespoir. Tous deux voyaient la ruine devant leurs yeux.
Après quelque temps, Constance se releva lentement, et s’éloigna en disant:
«Ah! songer qu’il méprisait mon amour, au moment même où je croyais que son cœur cruel se laissait toucher! Je le hais! Il m’a repoussée, il m’a repoussée comme un chien!»
CHAPITRE IV
L’EFFROYABLE RÉVÉLATION
Le temps passa. La tristesse fut à nouveau gravée pour toujours sur les traits de la fille du bon duc. On ne vit plus désormais ensemble elle et Conrad. Le duc s’en affligea. Mais avec les semaines successives, les couleurs revinrent aux joues de Conrad, son ancienne vivacité brilla dans ses yeux, il continua à administrer le royaume avec une sagesse lucide et mûrissante chaque jour.