Il s’ensuivit une vive et subite émotion. La nouvelle se répandit par toute l’île que le palladium des libertés populaires était perdu, peut-être détruit traîtreusement. Dans l’espace d’une heure, presque toute la nation se trouvait réunie dans le prétoire, c’est-à-dire l’église. Le renversement du magistrat suprême suivit, sur la motion de Stavely. L’accusé supporta son infortune avec la dignité qu’il fallait. Il ne plaida ni ne discuta. Il dit simplement pour sa défense qu’il n’était pour rien dans la perte du texte de loi, qu’il avait gardé constamment les archives publiques dans la même caisse à bougies qui avait servi depuis l’origine à cet usage et qu’il était innocent de l’enlèvement ou de la destruction du document perdu.
Mais rien ne put le sauver. Il fut déclaré coupable de trahison et de dissimulation, déchu de ses fonctions; et toutes ses propriétés furent confisquées. La partie la moins solide de tout ce honteux procès fut la raison indiquée par ses ennemis à la destruction du texte de loi; à savoir qu’il voulait favoriser Christian parce qu’il était son cousin! Stavely était, à vrai dire, parmi toute la nation, le seul individu qui ne fût pas le cousin du juge. Le lecteur doit se souvenir que tous les gens de ce peuple descendaient d’une demi-douzaine de personnes. Les premiers enfants s’étaient mariés ensemble et avaient donné aux révoltés des petits-enfants. Ces petits-enfants s’étaient mariés entre eux. Ensuite on vit des mariages d’arrière-petits-fils et de leurs enfants. Aujourd’hui, par suite, tous sont consanguins. Il y a des parentés étonnantes, stupéfiantes même, par leurs combinaisons compliquées. Un étranger, par exemple, dira à un habitant de l’île:
—«Vous parlez de cette jeune fille comme de votre cousine. Tout à l’heure, vous l’appeliez votre tante.»
—«Parfaitement. Elle est ma tante et aussi ma cousine. Elle est également ma belle-sœur, ma nièce, ma cousine au quatrième degré, au trente-troisième, ou quarante-deuxième, ma grand’tante, ma grand’mère, la veuve de mon beau-frère, et, la semaine prochaine, elle sera ma femme.»
Ainsi l’accusation de népotisme contre le premier magistrat était faible. Mais, peu importe. Faible ou forte, elle convint à Stavely. Il fut immédiatement élu à la place vacante, et, suant des réformes par tous les pores, il se mit à l’œuvre avec vigueur. En peu de temps, les services religieux firent rage, partout et sans discontinuer. Par ordre, la seconde prière de l’office du matin, qui avait jusqu’alors duré quelque trente-cinq ou quarante minutes, et où l’on faisait des vœux pour le monde, en énumérant les continents et puis les nations et les tribus, fut étendue à une heure et demie. On y ajouta des supplications en faveur des peuples possibles dans les diverses planètes. Tout le monde en fut ravi. Chacun disait: «Cela commence à prendre tournure.» Par ordre les trois sermons habituels de trois heures chacun furent doublés en longueur. La nation vint en corps signifier sa gratitude au nouveau magistrat. La vieille loi défendant de faire la cuisine le jour du sabbat s’étendit à l’interdiction de manger, également. Par ordre, l’école du dimanche eut le privilège de se continuer pendant la semaine. La joie de tous fut complète. En un mois à peine, le nouveau magistrat était devenu l’idole du peuple.
Le moment lui parut propice au nouveau mouvement qu’il méditait. Il commença, d’abord avec prudence, à exciter l’opinion publique contre l’Angleterre. Il prit à part, un par un, les principaux citoyens, et causa avec eux sur ce sujet. Bientôt, il s’enhardit, et parla ouvertement. Il dit que la nation devait à elle-même, à son honneur, à ses grandes traditions, de se dresser dans sa force et de secouer le joug écrasant de l’Angleterre.
Les naïfs insulaires répondirent:—«Nous n’avons jamais remarqué qu’il nous écrasât. Comment pourrait-il nous écraser! Une fois en trois ou quatre ans, l’Angleterre nous envoie un navire, avec du savon et des vêtements, et toutes les choses dont nous avons grand besoin et que nous recevons avec reconnaissance. Elle ne nous dérange jamais. Elle nous laisse aller comme nous voulons.»
—«Aller comme vous voulez! De tout temps les esclaves ont pensé et parlé ainsi. Vos paroles montrent combien vous êtes tombés bas, combien vils et abrutis vous êtes devenus, sous cette tyrannie qui vous écrase. Eh! quoi? avez-vous renié toute fierté humaine? N’est-ce rien que la liberté? Êtes-vous satisfaits de n’être qu’une dépendance d’une souveraineté étrangère et odieuse, alors que vous pourriez vous lever et prendre votre juste place dans l’auguste famille des nations? Vous seriez libres, grands, civilisés, indépendants. Vous ne seriez plus les serviteurs d’un maître couronné, mais les arbitres de votre destin. Vous auriez le droit de parler et vous pèseriez dans la balance des destinées des nations terrestres, vos sœurs.»
De semblables discours produisirent leur effet. Les citoyens commencèrent à sentir le joug anglais. Ils ne savaient pas exactement comment et où, mais ils étaient parfaitement sûrs de le sentir. Ils se mirent à murmurer avec insistance, à secouer leurs chaînes, à soupirer pour le soulagement et la délivrance. Ils en vinrent à la haine du drapeau anglais, le signe et le symbole de leur humiliation nationale. Ils cessèrent de le regarder quand ils passaient près du Capitole, détournèrent les yeux et grincèrent des dents. Et quand, un beau matin, on le trouva piétiné dans la boue, au bas du poteau, on le laissa là; personne n’avança la main pour le rehisser. Une chose alors, qui devait arriver tôt ou tard, se produisit. Quelques-uns des principaux citoyens allèrent trouver une nuit le magistrat et lui dirent:
—«Nous ne pouvons supporter plus longtemps cette odieuse tyrannie. Comment faire pour nous affranchir?»