LE MEURTRE DE JULES CÉSAR EN FAIT DIVERS

Seul récit complet et authentique paru à ce jour. Extrait du journal romain Les Faisceaux du Soir quotidiens, à la date de ce terrible accident.

Rien au monde ne procure autant de satisfaction à un reporter que de réunir les détails d’un meurtre sanglant et mystérieux, et de les exposer avec toutes les circonstances aggravantes. Il prend un vif plaisir à ce travail charmant, surtout s’il sait que tous les autres journaux sont sous presse, et que le sien sera le seul à donner les affreux détails. J’ai souvent éprouvé un sentiment de regret, de n’avoir pas été reporter à Rome au temps du meurtre de César, reporter à un journal du soir, et le seul journal du soir dans la ville; j’aurais battu d’au moins douze têtes d’heure à la course les reporters aux journaux du matin, avec le plus merveilleux fait divers qui jamais échut à quelqu’un du métier. D’autres événements se sont produits, aussi étonnants que celui-là. Mais aucun n’a présenté, si particulièrement, tous les caractères du «fait divers» comme on le conçoit aujourd’hui, rehaussés et magnifiés par le rang élevé, la réputation, la situation sociale et politique des personnages.

Puisqu’il ne m’a pas été permis de reporter l’assassinat de César d’une façon régulière, j’ai eu du moins une satisfaction rare à en traduire le fidèle récit suivant du texte latin des Faisceaux du Soir quotidiens de cette date, seconde édition:

«Notre ville de Rome, si paisible d’habitude, a été hier profondément émue et troublée par un de ces crimes sanglants qui navrent le cœur et emplissent l’âme d’effroi, en même temps qu’ils inspirent à tous les hommes sages des appréhensions pour l’avenir d’une cité où la vie humaine compte si peu, et où les lois les plus sérieuses sont ouvertement violées. Un tel crime ayant été commis, il est de notre devoir douloureux, à nous journalistes, de raconter la mort d’un de nos plus estimés concitoyens, d’un homme dont le nom est connu aussi loin que peut aller ce journal et dont nous avons eu le plaisir et aussi le privilège d’étendre la renommée, et de protéger la réputation contre les calomnies et les mensonges, au mieux de notre faible pouvoir. Nous voulons parler de M. J. César, empereur élu.

«Voici les faits, aussi exactement que notre reporter a pu les dégager des récits contradictoires des témoins: Il s’agissait d’une querelle électorale, naturellement. Les neuf dixièmes des effroyables massacres qui déshonorent chaque jour notre cité viennent des querelles, des jalousies et des haines engendrées par ces maudites élections. Rome gagnerait beaucoup à ce que les agents de police eux-mêmes fussent nommés pour cent ans. Car c’est un fait d’expérience que nous n’avons jamais pu élire même un ramasseur de chiens, sans célébrer cet événement par une douzaine de têtes cassées, et tous les postes de police encombrés de vagabonds ivres jusqu’au matin. On dit que lorsque l’écrasante majorité aux élections sur la place du marché fut proclamée l’autre jour, et que l’on offrit la couronne à ce gentleman, même son bizarre désintéressement qui le fit refuser trois fois ne suffit pas à le sauver des insultes murmurées par des hommes comme Casca, du dixième arrondissement, et d’autres séides des candidats battus, venus surtout du onzième et du treizième, et des districts de banlieue. On les surprit à s’exprimer avec ironie et mépris sur la conduite de M. César en cette occasion.

«On assure, d’autre part, et beaucoup de nos amis se croient autorisés à admettre, que l’assassinat de Jules César était une chose arrangée, suivant un plan longuement mûri, élaboré par Marcus Brutus et une bande de coquins à ses gages, et dont le programme n’a été que trop fidèlement exécuté. Si ce soupçon repose sur des bases solides, ou non, nous laissons le lecteur juger. Nous lui demandons uniquement de vouloir bien lire le suivant récit du triste événement avec attention et sans parti pris, avant de se prononcer:

«Le Sénat était déjà réuni, et César descendait la rue qui conduit au Capitole, causant avec quelques amis, et suivi, comme à l’ordinaire, d’un grand nombre de citoyens. Juste comme il passait devant la droguerie Démosthène et Thucydide, il fit remarquer à un gentleman, qui, à ce que croit notre rédacteur, était un prédiseur d’avenir, que les ides de mars étaient venues. «Oui, répondit l’autre, mais elles ne sont pas passées.» A ce moment, Artemidorus s’avança, dit à César que le temps pressait et lui demanda de lire un papier, une brochure ou quelque chose dans ce genre qu’il avait apportée pour la lui montrer. Decius Brutus dit aussi quelques mots au sujet d’une «humble requête» qu’il voulait soumettre à César. Artemidorus demanda la priorité, disant que son écrit concernait César personnellement. Celui-ci répliqua que ce qui regardait César lui-même devait passer en dernier lieu, ou prononça quelque phrase analogue. Artemidorus le supplia de lire ce papier immédiatement[D]. Mais César l’écarta et refusa de lire aucune pétition dans la rue. Il entra alors au Capitole et la foule derrière lui.

«Environ ce temps, fut surprise la conversation suivante, qui, rapprochée des événements qui succédèrent, prend une terrible signification. M. Papilius Lena fit remarquer à Georges W. Cassius, communément connu sous le nom de «le gros gars du troisième arrondissement», un émeutier à la solde de l’opposition, qu’il souhaitait bon succès à son entreprise de ce jour. Et Cassius ayant demandé «Quelle entreprise?» l’autre se contenta de cligner l’œil gauche en disant avec une indifférence simulée: «Bonne chance», et s’en fut du côté de César. Marcus Brutus, que l’on soupçonne d’avoir été le meneur de la bande qui commit le crime, demanda ce que Lena venait de dire. Cassius le lui répéta, et ajouta à voix basse: «Je crains que notre projet soit découvert.»

«Brutus dit à son misérable complice d’avoir l’œil sur Lena, et un moment après Cassius enjoignit à Casca, ce vil et famélique vagabond, dont la réputation est détestable, d’agir promptement, car il craignait d’être prévenu. Casca se tourna vers Brutus, l’air très excité, et demanda des instructions, et jura que de César ou de lui un resterait sur la place; il avait fait le sacrifice de sa vie. A ce moment César causait, avec quelques représentants des districts ruraux, des élections aux sièges renouvelables, et portait peu d’attention sur ce qui se passait autour de lui. William Trebonius engagea une conversation avec un ami du peuple et de César, Marcus Antonius, et, sous un prétexte ou un autre, l’écarta; Brutus, Decius, Casca, Cinna, Metellus Cimber et d’autres de cette bande d’infâmes forcenés qui infectent Rome actuellement entourèrent de près l’infortuné. Alors Metellus Cimber mit un genou en terre et demanda la grâce de son frère exilé. Mais César lui fit honte de sa bassesse et refusa. Aussitôt, sur un signe de Cimber, Brutus, d’abord, puis Cassius implorèrent le retour de Publius banni. Mais César, derechef, refusa. Il dit que rien ne pourrait l’ébranler, qu’il était aussi immobile que l’étoile polaire, puis se mit à faire l’éloge, dans les termes les plus flatteurs, de la stabilité de cette étoile et de la fermeté de son caractère. Il ajouta qu’il était semblable à elle, et qu’il pensait être le seul homme dans le pays qui le fût. D’ailleurs, puisqu’il était «constant» que Cimber avait dû être banni, il était aussi «constant» qu’il devait rester banni, et, lui, César, voulait être pendu s’il ne le gardait pas en exil.