«Saisissant aussitôt ce futile prétexte de violence, Casca bondit vers César, et le frappa d’un coup de poignard. Mais César, de la main droite, lui retint le bras, et du poing gauche ramené jusqu’à l’épaule, puis projeté, frappa un coup qui envoya le misérable rouler ensanglanté sur le sol. Il s’adossa ensuite à la statue de Pompée et se mit en garde. Cassius, Cimber et Cinna se précipitèrent vers lui, le poignard levé, et le premier réussit à le frapper. Mais avant qu’il pût porter un autre coup, et qu’aucun des autres pût l’atteindre, César étendit à ses pieds les trois mécréants d’autant de coups de son poing solide. Pendant ce temps, le Sénat était dans un affolement inexprimable. La ruée des citoyens dans les couloirs, et leurs efforts frénétiques pour s’échapper avaient bloqué les portes. Le sergent d’armes et ses hommes luttaient contre les assassins. De vénérables sénateurs avaient jeté leurs robes encombrantes et sautaient par-dessus les bancs, fuyant dans une confusion sauvage à travers les ailes latérales pour chercher refuge dans les salles des commissions; un millier de voix criaient: «La police! la police!» sur des tons discordants qui s’élevaient au-dessus du fracas effroyable comme le sifflement des vents au-dessus d’une tempête qui gronde. Et parmi tout cela se tenait debout le grand César, adossé à la statue comme un lion acculé, et sans armes, de ses mains luttant contre les assaillants, avec l’allure hautaine et le courage intrépide qu’il avait montrés tant de fois sur les champs de bataille sanglants. William Trebonius et Caius Ligarius le frappèrent de leur poignard. Ils tombèrent comme leurs complices étaient tombés. Mais à la fin, lorsque César vit son vieil ami Brutus marcher vers lui, armé d’une dague meurtrière, on dit qu’il parut succomber sous la douleur et la stupeur. Laissant tomber son bras invincible, il cacha sa face dans les plis de son manteau, et reçut le coup du traître sans un effort pour écarter la main qui le porta. Il dit seulement: «Toi aussi, Brutus!» et tomba mort, sur le marbre du pavé.

«On affirme que le vêtement qu’il portait quand il fut tué était le même qu’il avait sur lui l’après-midi, dans sa tente, le jour de sa victoire sur les Nerviens. Quand on le lui retira, on trouva qu’il était percé et déchiré à sept endroits différents. Il n’y avait rien dans les poches. Le vêtement sera produit en justice à la requête du coroner, et fournira une preuve irréfutable du meurtre. Ces derniers détails sont dignes de foi. Nous les tenons de Marcus Antonius, que sa position met à même de connaître toutes les particularités se rapportant au sujet le plus absorbant de l’actualité d’aujourd’hui.

«Dernières nouvelles.—Tandis que le coroner convoquait le jury, Marcus Antonius et d’autres amis de feu César s’emparaient du corps et le transportaient au forum. A la dernière heure. Antonius et Brutus étaient en train de faire des discours sur le cadavre, et suscitaient un tel vacarme parmi le peuple qu’au moment où nous mettons sous presse le préfet de police est convaincu qu’il va y avoir une émeute et prend les mesures en conséquence.»

LA CÉLÈBRE GRENOUILLE SAUTEUSE DU COMTÉ DE CALAVERAS

Pour faire droit à la requête d’un ami, qui m’écrivait de l’Est, j’allai rendre visite à ce brave garçon et vieux bavard de Simon Wheeler. Je lui demandai des nouvelles d’un ami de mon ami, Léonidas W. Smiley, comme j’en avais été prié, et voici le résultat. J’ai un vague soupçon que Léonidas W. Smiley n’est qu’un mythe, que mon ami ne l’a jamais vu, et que, dans sa pensée, si j’en parlais à Simon Wheeler, ce serait simplement pour celui-ci une occasion de se rappeler son infâme Jim Smiley et de m’ennuyer mortellement avec quelque exaspérant souvenir de ce personnage, histoire aussi longue, aussi ennuyeuse que dénuée d’intérêt pour moi. Si c’était son intention, il a réussi.

Je trouvai Simon Wheeler somnolant d’un air confortable, près du poêle, dans le bar-room de la vieille taverne délabrée, au milieu de l’ancien camp minier de l’Ange; je remarquai qu’il était gras et chauve, et qu’il y avait une expression de sympathique douceur et de simplicité dans sa physionomie. Il se réveilla et me souhaita le bonjour. Je lui dis qu’un de mes amis m’avait chargé de prendre quelques informations sur un compagnon chéri de son enfance, du nom de Léonidas W. Smiley, le révérend Léonidas W. Smiley, jeune ministre de l’évangile, qui, lui disait-on, avait résidé quelque temps au camp de l’Ange. J’ajoutai que si M. Wheeler pouvait me donner des renseignements sur ce Léonidas W. Smiley, je lui aurais beaucoup d’obligation.

Simon Wheeler me poussa dans un coin, m’y bloqua avec sa chaise, puis s’assit, et dévida la monotone narration suivante. Il ne sourit pas une fois, il ne sourcilla pas une fois, il ne changea pas une fois d’intonation, et garda jusqu’au bout la clef d’harmonie sur laquelle sa première phrase avait commencé. Pas une fois il ne trahit le plus léger enthousiasme. Mais à travers son interminable récit courait une veine d’impressive et sérieuse sincérité. Il me fut prouvé jusqu’à l’évidence qu’il ne voyait rien de ridicule ou de plaisant dans cette histoire. Il la considérait, en vérité, comme un événement important, et voyait avec admiration, dans ses deux héros, des hommes d’un génie transcendant sous le rapport de la finesse. Je le laissai donc parler, sans l’interrompre une seule fois.

—«Le révérend Léonidas W. Smiley. Hum! Le révérend Lé..., parfaitement. Il y avait ici autrefois un gaillard nommé Jim Smiley. C’était dans l’hiver de 1849 ou peut-être au printemps de 1850. Je ne me rappelle pas exactement, mais ce qui me fait penser que c’était dans les environs de ce temps-là, c’est que, je m’en souviens, le grand barrage de la rivière n’était pas terminé quand il arriva au camp. Toujours est-il que jamais on ne vit homme plus curieux. Il pariait à propos de tout ce qui se présentait, pourvu qu’il trouvât un parieur. Tout ce qui allait à l’autre lui allait. Il lui fallait trouver son homme. Alors il était satisfait. Si l’on n’acceptait pas de parier dans un sens, il changeait de parti avec l’adversaire. Il avait d’ailleurs une chance extraordinaire et gagnait presque sans manquer. Il était toujours prêt et disposé à la gageure. On ne pouvait mentionner la moindre chose que ce gaillard n’offrît d’accepter le pari pour ou contre. Cela lui était égal, comme je vous l’ai dit. Les jours de courses, vous le trouviez, à la fin, rouge de plaisir ou dépouillé jusqu’au dernier sou. S’il y avait un combat de chiens, il pariait; un combat de chats, il pariait; un combat de coqs, il pariait. S’il voyait deux oiseaux perchés sur une haie, il pariait lequel s’envolerait le premier, et s’il y avait un meeting au camp, il était là exactement, pariant pour le pasteur Walker, qu’il regardait comme le meilleur prédicateur du pays. Et il l’était, en effet, et, de plus, un brave homme. Smiley aurait vu une punaise, la jambe levée pour aller n’importe où, qu’il aurait parié sur le temps qu’elle mettrait à y arriver, et si vous l’aviez pris au mot, il aurait suivi la punaise jusqu’au Mexique, sans s’inquiéter de la longueur du voyage ou du temps qu’il serait en route. Il y a des tas de gens ici qui ont connu ce Smiley et qui pourront vous parler de lui. Sans aucune préférence il eût parié sur n’importe quoi. C’était un déterminé gaillard. La femme du pasteur Walker, à une époque, fut très malade. Sa maladie dura longtemps. Il semblait qu’on ne dût pas la sauver. Mais un matin le pasteur entra et Smiley lui demanda des nouvelles. Il répondit qu’elle était mieux, grâce à l’infinie miséricorde du Seigneur, et qu’elle allait si gentiment qu’avec la bénédiction de la Providence elle finirait par s’en tirer tout à fait, et Smiley, avant même d’y penser lui dit: «Je la prends morte, à deux et demi.»

«Ce Smiley avait une jument que les gamins appelaient «le bidet du quart d’heure», mais c’était par plaisanterie, parce que, sûrement, elle allait plus vite que cela, et d’ordinaire il gagnait de l’argent sur cette bête, bien qu’elle fût si lente et quelle eût toujours de l’asthme, des coliques, de la consomption ou quelque chose semblable. On lui donnait deux ou trois cents mètres d’avance, mais on la rattrapait vite. Seulement, au bout de la course, elle s’excitait désespérément, et se mettait à trotter, à galoper, jetant ses jambes dans tous les sens, en l’air et sur les barrières, et soulevant une poussière terrible, et faisant un bruit effrayant avec sa toux et toujours arrivant au but la première, juste d’une longueur de tête.

«Il avait aussi un tout petit bouledogue, qui ne vous aurait pas semblé valoir deux sous, tant il avait l’air commun, et si peu engageant qu’à parier contre lui on eût craint de passer pour un voleur. Mais dès que l’argent était engagé, c’était un tout autre chien. Sa mâchoire inférieure commençait à ressortir comme le gaillard d’avant d’un bateau à vapeur, et ses dents se découvraient, brillantes comme une fournaise. Un autre chien pouvait lui courir sus, le provoquer, le mordre, le jeter par-dessus son épaule deux ou trois fois, André Jackson, c’était son nom, André Jackson continuait la partie en ayant l’air de trouver tout naturel,—on doublait les paris, et on les triplait contre lui, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus d’argent à engager, et alors, tout d’un coup, il vous attrapait l’autre chien, juste à l’articulation de la jambe de derrière, et il tenait bon, sans enfoncer trop les dents, mais rien que pour garder sa proie, et s’y suspendre aussi longtemps qu’on n’avait pas jeté l’éponge en l’air, eût-il dû attendre un an. Smiley avait toujours gagné, avec cette bête-là, jusqu’au jour où il rencontra un chien qui n’avait pas de jambes de derrière, parce qu’il les avait eues prises et coupées par une scie circulaire. Quand le combat eut été mené assez loin, et que tout l’argent fut sorti des poches, lorsqu’André Jackson arriva pour saisir son morceau favori, il vit aussitôt qu’on s’était moqué de lui, et que l’autre chien le tenait contre la porte, comme on dit. Il en parut tout surpris, penaud et découragé; il ne fit plus un seul effort, et dès lors fut rudement secoué. Il adressa un regard à Smiley, comme pour lui dire que son cœur était brisé, et que c’était sa faute à lui, Smiley, d’avoir amené un chien qui n’avait pas de jambes de derrière, qu’il pût saisir, puisque c’était là-dessus qu’il comptait dans un combat. Il fit ensuite quelques pas, clopin-clopant, se coucha et mourut. C’était un bon chien, cet André Jackson. Il se serait fait un nom s’il eût vécu. Car il avait de l’étoffe et du génie. Je le sais, bien que les circonstances l’aient trahi. Il serait absurde de ne pas reconnaître qu’un chien devait avoir un talent spécial pour se battre de cette façon. Je me sens toujours triste quand je pense à son dernier tournoi et à la manière dont il finit.