«Il la retourne sens dessus dessous, et Daniel crache une double poignée de plomb. Et alors, il comprit. Et il devint fou de fureur, posa la grenouille et courut après l’individu, mais il ne put le rattraper. Et...»

Ici Simon Wheeler entendit qu’on l’appelait de la cour, et sortit pour voir qui c’était. Se tournant vers moi en sortant, il me dit:—«Demeurez là, étranger, et ne craignez rien. Je ne serai pas dehors une seconde.»

Mais on m’approuvera si je pensai que la suite de l’histoire de l’industrieux vagabond Jim Smiley ne me donnerait vraisemblablement pas beaucoup d’indications concernant le révérend Léonidas W. Smiley. Aussi je partis.

A la porte, je rencontrai l’aimable Wheeler qui s’en revenait. Il me prit par le bouton de ma veste, et en commença une autre:

—«Oui, ce Smiley avait une vache jaune qui était borgne, et qui n’avait pas de queue, ou presque pas, juste un petit bout long comme une banane, et...»

Mais je n’avais ni le temps ni le goût, je n’attendis pas la suite de l’histoire de la vache sympathique, et pris congé.

RÉPONSES A DES CORRESPONDANTS

Moraliste statisticien.—«Je n’ai nul besoin de vos statistiques. J’ai pris tout le paquet et j’en ai allumé ma pipe. Je hais les gens de votre espèce. Vous êtes tout le temps à calculer dans quelle mesure un homme nuit à sa santé et détériore son cerveau, et combien de malheureux dollars et centimes il gaspille dans le courant d’une existence de quatre-vingt-douze ans, en se livrant à la fâcheuse habitude de fumer; et à l’habitude également fâcheuse de boire du café, ou de jouer au billard à l’occasion, ou de prendre un verre de vin à son dîner, etc., etc., etc... Et vous passez votre temps à établir combien de femmes ont été brûlées vives par suite de la mode dangereuse des jupes et tournures trop vastes, etc., etc... Vous ne voyez jamais qu’un côté de la question. Vous fermez les yeux à ce fait que la plupart des vieux bonshommes, en Amérique, fument et boivent du café, quoique d’après vos théories ils devraient être morts depuis leur jeunesse. Et que les bons vieux Anglais boivent du vin et survivent, et que les joyeux vieux Hollandais boivent et fument à profusion, et cependant deviennent chaque jour plus vieux et plus gros. Et vous n’essayez jamais de calculer combien de solide confort, de délassement, de plaisir un homme retire de l’habitude de fumer dans l’espace d’une vie entière (avantage qui vaut dix fois l’argent qu’il économiserait en y renonçant), ni l’effrayante quantité de bonheur que perdraient dans une existence entière vos gens en ne fumant pas. Sans doute, vous pouvez faire des économies en vous refusant tous ces petits agréments vicieux pendant cinquante ans. Mais alors à quoi dépenserez-vous votre argent? Quel usage en pourrez-vous faire? L’argent ne peut pas servir à sauver votre âme immortelle. Il n’a qu’une seule utilité, c’est de procurer du confort et de l’agrément pendant la vie. Si donc vous êtes un ennemi de l’agrément et du confort, quel besoin avez-vous d’entasser de l’argent? N’essayez pas de me dire que vous pouvez en faire un meilleur usage en vous procurant de bons dîners, ou en exerçant la charité, ou en subventionnant des sociétés locales; vous savez trop bien que vous tous, gens dénués de vices aimables, ne donnez jamais un centime aux pauvres, et que vous rognez tellement sur votre nourriture que vous êtes toujours faibles et affamés. Et vous n’osez pas rire, hors de chez vous, de peur que quelque pauvre diable, vous voyant de bonne humeur, vous emprunte un dollar. A l’église, vous êtes toujours à genoux, les yeux penchés vers le coussin, quand on passe pour la quête. Et vous ne faites jamais aux employés du fisc une déclaration exacte de votre revenu. Vous savez tout cela aussi bien que moi, n’est-ce pas? Et bien, alors, quelle nécessité de traîner votre misérable existence jusqu’à une vieillesse décharnée et flétrie? Quel avantage à économiser un argent qui vous est si profondément inutile? En un mot, quand vous déciderez-vous à mourir, au lieu d’essayer sans repos de rendre les gens aussi dégoûtants et odieux que vous-mêmes, par vos infâmes «statistiques morales»? Certes je n’approuve pas la dissipation, et je ne la conseille pas. Mais je n’ai pas pour un sou de confiance dans un homme qui n’a pas quelques petits vices pour se racheter. Je ne veux plus entendre parler de vous. Je suis persuadé que vous êtes le même individu qui vint la semaine dernière me faire à domicile une longue conférence contre le vice dégradant du cigare, et qui revint, pendant mon absence, avec de maudits gants incombustibles, et vola le beau poêle de mon salon.»

Un jeune auteur.—«En effet, Agassiz recommande aux auteurs de manger du poisson, comme contenant du phosphore, qui est avantageux pour le cerveau. Mais je ne puis vous donner aucune indication sur la quantité de poisson qui vous est nécessaire, du moins aucune indication précise. Si l’ouvrage que vous m’avez envoyé comme spécimen représente ce que vous faites habituellement, je pense que peut-être une couple de baleines serait pour le moment tout ce qu’il vous faut. Pas de la grande espèce. Mais simplement des baleines de bonne dimension moyenne.»

Un mendiant professionnel.—«Non. On ne peut vous obliger à accepter les obligations de l’emprunt américain au pair.»