Le jeune Wilson dit que cette circonstance lui rappelait l’aventure d’un nègre qu’on allait baptiser, et qui échappa au pasteur, et faillit être noyé. Il pataugea un moment, puis sortit de l’eau presque étouffé et furieusement en colère, et gagna le rivage, en soufflant de l’eau comme une baleine, et faisant remarquer d’un ton fort âpre que «un de ces jours, quelque gentleman risquait fort de laisser sa peau dans une satanée folie semblable».

Ne prenez jamais un bain de drap mouillé, jamais! Après le désagrément de rencontrer une dame de connaissance, qui pour des raisons connues d’elle seule ne vous voit pas quand elle vous regarde, et ne vous reconnaît pas quand elle vous voit, c’est la chose la plus inconfortable du monde.

Mais, comme je le disais, quand ce procédé fut reconnu impuissant à guérir mon rhume, une dame de mes amies me conseilla d’appliquer un cataplasme de moutarde sur ma poitrine. Je suis sûr que cela m’aurait guéri, si le jeune Wilson n’eût été là. Avant de me mettre au lit, je posai le cataplasme, un superbe, de dix-huit pouces carrés, à portée de ma main, pour le prendre quand je serais prêt. Mais pendant la nuit le jeune Wilson rentra, affamé, et... supposez ce que vous voudrez.

Après une semaine au lac Bigler, j’allai aux sources d’eaux chaudes, et, en outre des eaux, je pris là un tas des plus abominables médecines qu’on ait jamais fabriquées. Elles m’auraient guéri, mais je devais retourner à Virginia-City. De retour là, malgré les remèdes nouveaux et variés que j’absorbai chaque jour, je m’arrangeai pour aggraver mon mal par des négligences et des imprudences.

Je décidai en définitive de visiter San Francisco; le premier jour que j’y fus, une dame de l’hôtel me conseilla de prendre un litre de whisky toutes les vingt-quatre heures. Un ami que j’avais dans la ville me donna le même conseil. Cela faisait deux litres, je les pris, et suis encore vivant.

Dans la meilleure intention du monde, je soumets aux infortunés qui souffrent du même mal la série des traitements variés que j’ai suivis. Qu’ils en fassent l’expérience. Si cela ne les guérit pas, le pire qui puisse leur arriver est d’en mourir.

FEU BENJAMIN FRANKLIN

«Ne remettez jamais à demain ce que vous
pouvez aussi bien faire après-demain.»
B. F.

Cet individu était une de ces personnes que l’on appelle philosophes. Il était jumeau, étant né simultanément dans deux maisons différentes de Boston. Les maisons existent encore aujourd’hui, et portent des inscriptions relatant ce fait. Les inscriptions sont assez claires, et d’ailleurs, presque inutiles, car, de toute façon, les habitants appellent sur ces deux maisons l’attention des étrangers, et souvent plusieurs fois par jour. Le sujet de cette étude était de nature vicieuse, et de bonne heure prostitua ses talents à inventer des maximes et des aphorismes calculés pour tourmenter les jeunes générations des âges suivants. Même ses actes les plus simples étaient machinés pour pouvoir être offerts en exemples aux petits garçons de tous les temps, qui sans cela eussent été si heureux. C’est avec cette idée qu’il voulut être le fils d’un fabricant de savon, sans aucune autre raison probablement que de rendre suspects les efforts de tous les garçons futurs qui essayeraient d’arriver à quelque chose, et qui ne seraient pas les fils d’un fabricant de savon. Avec une malveillance unique dans l’histoire, il travaillait tout le jour, et veillait toutes les nuits, et faisait semblant d’étudier l’algèbre à la lueur d’un feu couvert, pour forcer tous les autres garçons à faire de même, s’ils ne veulent pas qu’on leur jette sans cesse à la tête Benjamin Franklin. Non content de ces procédés, il trouvait de bon goût de vivre uniquement de pain et d’eau claire, et d’étudier l’astronomie pendant les repas, chose qui a causé, depuis, le malheur de millions d’enfants, dont les pères avaient lu la pernicieuse biographie de ce personnage.

Ses maximes étaient pleines d’animosité contre les petits garçons. Encore aujourd’hui, pas un d’eux ne peut suivre un simple instinct naturel sans trébucher sur quelqu’un de ces éternels aphorismes et entendre aussitôt citer du Franklin. S’il achète deux sous de pistaches, son père lui dit: «Rappelle-toi, mon fils, le mot de Franklin: un sou par jour fait un franc par an», et tout le plaisir des pistaches est empoisonné. S’il veut jouer à la toupie quand il a fini ses devoirs, son père déclare: «La temporisation est le voleur du temps.» S’il fait une action vertueuse, il n’obtient jamais rien en retour, car «la vertu est à elle-même sa récompense». Et le pauvre enfant est harcelé jusqu’à mourir, et privé de son sommeil parce que Franklin a dit un jour dans un de ses moments d’inspiration méchante: