Se coucher et se lever tôt
Rend l’homme sain, riche, et pas sot.

Comme s’il pouvait être question pour un garçon d’être en bonne santé, riche et sage, dans ces conditions! Les ennuis que cette maxime m’a valus, tout le temps que mes parents l’ont expérimentée sur moi, aucune langue ne pourra les dire. Le résultat naturel est mon état présent de débilité générale, d’indigence et de folie. Mes parents avaient l’habitude de me faire lever parfois avant neuf heures du matin, du temps que j’étais enfant. S’ils m’avaient laissé prendre le repos qu’il me fallait, où en serais-je maintenant? Je tiendrais sûrement un magasin et je serais honoré par tous.

Et quelle vieille fripouille audacieuse était l’homme dont nous racontons l’histoire! Pour s’autoriser à jouer au cerf-volant le dimanche, il avait imaginé d’accrocher une clef à la ficelle, et de faire croire qu’il pêchait à la foudre. Et le public ingénu rentrait chez soi en exaltant la sagesse et le génie de ce vieux profanateur du jour saint. Si quelqu’un le surprenait s’amusant à la toupie tout seul, alors qu’il avait plus de soixante ans, il affectait aussitôt d’être en train de calculer comment le gazon poussait, comme si cela l’eût regardé! Mon grand-père l’a bien connu: «Benjamin Franklin, disait-il, était toujours en train, toujours affairé.» Si on le trouvait, dans sa vieillesse, occupé à attraper des mouches, ou à faire des pâtés de sable, ou à patiner sur la trappe de la cave, il prenait aussitôt une mine grave, et lâchait une maxime, et s’en allait le nez en l’air et le bonnet de travers, essayant de paraître préoccupé et bizarre. C’était un rude malin.

C’est lui qui a inventé un poêle qui fume la tête d’un homme comme un jambon en quatre heures d’horloge. On devine la satisfaction diabolique qu’il a dû avoir à lui donner son nom.

Il était toujours à raconter vaniteusement comment il fit son entrée dans Philadelphie, avec pour tout potage deux shillings dans sa poche et quatre pains sous le bras. Mais, en réalité, si vous venez à examiner la chose avec un esprit critique, ce n’était rien du tout. N’importe qui aurait pu en faire autant.

C’est à lui qu’appartient l’honneur d’avoir soutenu qu’il y aurait avantage pour les soldats à se servir comme autrefois de flèches et d’arcs, au lieu de baïonnettes et de fusils. Il faisait remarquer, avec son bon sens habituel, que la baïonnette pouvait rendre des services en certains cas, mais qu’il doutait qu’on pût s’en servir à distance utilement.

Benjamin Franklin fit beaucoup de choses importantes pour son pays, pays nouveau qui devint honorablement célèbre pour avoir donné le jour à un tel fils. On ne se propose pas ici d’ignorer ou de diminuer ses mérites. Ce que l’on veut, c’est uniquement réduire à leur juste valeur les maximes prétentieuses, affectant une grande nouveauté, qu’il a fabriquées à grand renfort de banalités qui étaient déjà regardées comme d’assommantes platitudes au temps de la tour de Babel; et aussi démolir son poêle, et ses théories militaires, et ses allures indécentes pour se faire remarquer à son entrée à Philadelphie, et sa manie de jouer au cerf-volant, et de gaspiller son temps en mille sottises pareilles, quand il aurait eu mieux à faire en allant vendre son suif ou fabriquer ses bougies. J’ai voulu surtout détruire au moins en partie la désastreuse idée qui domine dans la tête des pères de famille, que Franklin a acquis son génie en se livrant à des travaux puérils, en étudiant au clair de la lune, en se levant au milieu de la nuit au lieu d’attendre le jour comme un chrétien. Et j’ai voulu m’élever contre cette idée qu’un pareil programme, rigoureusement appliqué, ferait un Franklin de chaque fils de fou. Il serait temps pour les gens de se rendre compte que toutes ces excentricités déplorables de l’instinct et de la conduite sont seulement les preuves et non pas les causes du génie. Je voudrais avoir été le père de mes parents assez longtemps pour leur faire comprendre cette vérité, et les disposer ainsi à laisser leur fils mener une vie plus heureuse. Quand j’étais enfant, j’ai dû fabriquer du savon, bien que mon père fût riche; j’ai dû me lever de bonne heure le matin, et étudier la géométrie à déjeuner, et m’en aller vendre des vers que j’avais composés, et agir en tout exactement comme Franklin, dans le bel espoir que je serais un jour un Franklin. Et voyez ce que je suis devenu!

L’ÉLÉPHANT BLANC VOLÉ

I

La suivante curieuse histoire me fut contée par un gentleman rencontré en chemin de fer. C’était un homme de plus de soixante-dix ans. Sa physionomie profondément bonne et honnête, son air sérieux et sincère mettaient une empreinte de vérité indiscutable sur chaque affirmation qui tombait de ses lèvres. Voici son récit: