—«Vous savez en quel honneur l’éléphant blanc du Siam est tenu par les peuples de ce pays. Vous savez qu’il est consacré aux rois, que les rois seuls peuvent le posséder, et que, d’une certaine façon, il est au-dessus des rois puisqu’il reçoit non seulement des honneurs, mais un culte. Très bien. Il y a cinq ans, quand il y eut des difficultés de frontières entre la Grande-Bretagne et le Siam, il fut démontré manifestement que c’était le Siam qui avait tort. Les réparations nécessaires furent donc accordées promptement; le représentant de l’Angleterre se déclara satisfait, et oublieux du passé. Le roi de Siam s’en réjouit fort, et, partie par gratitude, partie pour effacer les dernières traces de mécontentement de l’Angleterre à son égard, il voulut envoyer un présent à la reine, seul moyen de se concilier la faveur d’un ennemi, d’après les idées orientales. Ce présent devait être non seulement royal, mais transcendantalement royal. Dès lors, que pouvait-on trouver de mieux qu’un éléphant blanc? Ma position dans l’administration de l’Inde me fit juger particulièrement digne de l’honneur de porter le présent à Sa Majesté. On fréta un vaisseau pour moi et ma suite, pour les officiers et les serviteurs de l’éléphant et en dû temps j’arrivai à New-York, et logeai ma royale commission dans un superbe local à Jersey-City. Il fallait s’arrêter quelque temps, pour permettre à l’animal de reprendre des forces avant de continuer le voyage.
«Tout alla bien pendant quinze jours, puis mes infortunes commencèrent. On avait volé l’éléphant blanc! Je fus éveillé en pleine nuit pour apprendre l’affreux malheur. Pendant un moment, je demeurai éperdu de terreur et d’anxiété. Nul espoir ne me restait. Puis je me calmai un peu et rassemblai mes esprits. Je vis ce qu’il y avait à faire, car il n’y avait qu’une seule chose à faire pour un homme intelligent. Quoiqu’il fût tard, je courus à New-York, et je dis à un policeman de me conduire à la direction générale du service des détectives.
«Par bonheur, j’arrivai à temps, quoique le chef de la sûreté, le fameux inspecteur Blunt, fût précisément sur le point de s’en aller chez lui. C’était un homme de taille moyenne et d’une charpente ramassée, et, quand il réfléchissait profondément, il avait une manière à lui de froncer les sourcils et de se taper le front avec les doigts qui vous donnait tout de suite la conviction que vous vous trouviez en présence d’un personnage comme il y en a peu. Du premier coup d’œil il m’inspira de la confiance et me donna de l’espoir.
«Je lui exposai l’objet de ma visite. Ma déclaration ne l’émut en aucune façon, elle n’eut pas plus d’effet apparent sur son sang-froid de fer, que si j’étais venu lui dire simplement qu’on m’avait volé mon chien; il m’offrit une chaise, et me dit avec calme:
—«Permettez-moi de réfléchir un moment, je vous prie.»
«Cela dit, il s’assit à son bureau et resta la tête appuyée sur la main. Des commis écrivaient à l’autre bout de la pièce: le grattement de leurs plumes fut le seul bruit que j’entendis pendant les six ou sept minutes qui suivirent. Entre temps l’inspecteur était enseveli dans ses pensées. Enfin il leva la tête, et la fermeté des lignes de son visage me prouva que dans son cerveau il avait achevé son travail, que son plan était arrêté. Alors, d’une voix basse mais impressive:
—«Ce n’est pas un cas ordinaire. Chaque pas que nous allons faire doit être fait avec prudence et il ne faut pas risquer un second pas avant d’être sûr du premier. Il faut garder le secret, un secret profond et absolu. Ne parlez à personne de cette affaire, pas même aux reporters. Je me charge d’eux et j’aurai soin de ne leur laisser connaître que juste ce qu’il entre dans mes vues de leur faire savoir.»
«Il toucha un timbre. Un garçon entra:
—«Alaric, dites aux reporters d’attendre.»
«Le garçon se retira.