V

La fée vint avec son panier, mais il était vide. Le dernier don, la Mort, n’y était plus, et elle dit:

—Je l’ai donné au chéri d’une mère, à un petit enfant. Il était ignorant, mais il avait confiance en moi et m’a demandé de choisir pour lui. Vous, vous ne m’avez rien demandé...

—Oh, malheureux que je suis! Que me reste-t-il maintenant?

—Il vous reste ce que vous n’avez même pas mérité: une vieillesse abreuvée d’outrages et de larmes.

L’ITALIEN SANS MAITRE

Il y a presque quinze jours maintenant que je suis arrivé dans cette petite villa de campagne, à deux ou trois kilomètres de Florence. Je ne sais pas l’italien: je suis trop vieux pour l’apprendre, trop occupé aussi, quand je suis occupé, et trop paresseux quand je n’ai rien à faire. On pensera peut-être que cette circonstance m’est désagréable: pas du tout! Les domestiques sont tous Italiens, ils me parlent italien et je leur réponds en anglais. Je ne les comprends pas, ils ne me comprennent pas et par conséquent il n’y a pas de mal et tout le monde est satisfait. Pour rester dans le vrai, je dois ajouter qu’en fait je lance de temps à autre un mot d’italien... quand j’en ai un à ma disposition, et cela fait bien dans le tableau. Généralement je cueille ce mot le matin, dans le journal. J’en use pendant qu’il est encore tout frais dans ma mémoire et cela ne dure guère. Je trouve que les mots ne se conservent guère dans ce climat: ils s’évanouissent vers le soir et le lendemain, ils ont disparu. Mais cela n’a aucune importance, j’en cueille un autre dans le journal avant déjeuner et je m’en sers à ahurir les domestiques tant qu’il dure. Je n’ai pas de dictionnaire et je n’en veux point. Je choisis mes mots d’après leur son ou leur forme orthographique. Beaucoup ont un aspect français, allemand ou anglais et ce sont ceux-là que je prends—le plus souvent, mais pas toujours. Si je trouve une phrase facile à retenir, d’aspect imposant et qui sonne bien, je ne m’inquiète pas de savoir ce qu’elle signifie, je la sers au premier interlocuteur qui se présente, sachant que si je la prononce soigneusement, il la comprendra et cela me suffit.

Le mot d’hier était: Avanti. Il a un air shakespearien et veut dire sans doute «Va-t’en!» ou «Allez au diable!» Aujourd’hui, j’ai noté une phrase entière: Sono dispiacentissimo. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais cela me semble cadrer avec toutes les circonstances et contenter tout le monde. Bien que d’une façon générale, mes mots et mes phrases ne me servent que pour un jour, il m’arrive d’en conserver parfois qui me restent dans la tête, je ne sais pourquoi, et je les sers avec libéralité dans les conversations un peu longues, de façon à rompre la monotonie des propos échangés. Une des meilleures de ces phrases-là est: Dov’ è il gatto. Cela provoque toujours autour de moi une joyeuse surprise, de telle sorte que je garde ces mots pour les moments où je désire soulever des applaudissements et jouir de l’admiration générale. Le quatrième mot de cette phrase a un son français et je suppose que l’ensemble veut dire: «Donnez-lui du gâteau.»

Durant la première semaine que je passai dans cette solitude profonde, au milieu de ces bois silencieux et calmes, je demeurai sans nouvelles du monde extérieur et j’en étais charmé. Il y avait un mois que je n’avais vu un journal et cela communiquait à ma nouvelle existence un charme incomparable. Puis vint un brusque changement d’humeur. Mon désir d’information s’éleva avec une force extraordinaire. Il me fallut céder, mais je ne voulus pas redevenir l’esclave de mon journal et je résolus de me restreindre. J’examinai donc un journal italien avec l’idée d’y puiser exclusivement les nouvelles du jour... oui, exclusivement dans un journal italien et sans me servir de dictionnaire. De cette façon, je serais forcément réduit au minimum possible et serais protégé contre toute indigestion de nouvelles.

Un coup d’œil à la page de la «dernière heure» me remplit d’espoir. Avant chaque dépêche une ligne ou deux en gros caractères en résumaient le contenu; c’était une bonne affaire, car sans cela, on serait obligé, comme avec les journaux allemands, de perdre un temps précieux à chercher ce qu’il y a dans l’article pour découvrir souvent enfin qu’il n’y a rien qui vous intéresse personnellement.