Après quelques jours de repos, je me suis remis à chercher chaque jour ma petite pâture d’italien. Je la trouve sans peine dans mon journal. Voici, par exemple, un câblogramme de Chicago à Paris. Tous les mots, sauf un, sont intelligibles à ceux qui ne savent pas l’italien:
Revolverate in teatro.
Parigi, 27.—La Patrie ha da Chicago:
Il guardiano del teatro dell’ opera di Wallace (Indiana), avendo voluto espellere uno spettatore che continuava a fumare malgrado il divieto, questo spalleggiato dai suoi amici tirò diversi colpi di rivoltella. Il guardiano rispose. Naque una scarcia generale. Grande panico fra gli spettatori. Nessun ferito.
Traduction:—«Coups de revolver dans un théatre. Paris, le 27.—La Patrie reçoit la dépêche suivante de Chicago. Un gardien de théâtre de l’Opéra de Wallace (Indiana), ayant voulu expulser un spectateur qui continuait à fumer malgré la défense, celui-ci, spalleggiato par ses amis, tira plusieurs coups de revolver. Le gardien riposta. D’où frayeur générale, grande panique parmi les spectateurs. Personne de blessé.»
Je parierais que cette bénigne bagarre qui avait eu lieu à l’Opéra de Wallace (Indiana) ne frappa personne en Europe, excepté moi. Mais j’ai été vivement frappé et ce qui m’a frappé, c’est l’impossibilité où je suis de savoir, de science certaine, ce qui a poussé le spectateur à tirer de son revolver contre le gardien. Je lus ce récit tranquillement, sans émotion et sans étonnement jusqu’au moment où j’arrivai à ce mot spalleggiato qui expliquait tout, mais dont j’ignorais la signification. Vous voyez quelle affaire! et quel riche et profond mystère entourait pour moi tout ce petit drame. C’est là le charme délicieux de l’ignorance. Vous commencez à lire un récit... le mot principal d’une phrase vous échappe, vous voilà livré à vos suppositions, vous êtes libre de vous amuser à votre guise, vous n’avez pas à craindre de voir le mystère se dissiper tout d’un coup. Aucune supposition ne vous fournira la signification exacte du mot inconnu. Tous les autres mots vous fournissaient quelque indice par leur forme, leur orthographe, leur son, celui-là ne vous dit rien, il garde son secret. Que veut dire spalleggiato? S’il y a un indice quelque part, une légère ombre d’indice, c’est dans les cinq lettres qui se suivent au milieu du mot, alleg... Cela signifierait-il que le spectateur fut allégé par ses amis et que c’est là ce qui le conduisit à faire feu sur le policier? Mais allégé? Volé? Je ne vois pas du tout comment il se fait qu’un bonhomme volé par ses amis se soit obstiné à fumer dans un théâtre et se soit mis en état de rébellion contre l’agent de la force publique... Non, je ne saisis pas le lien qui pourrait enchaîner toutes ces circonstances et je suis obligé de penser que le mot spalleggiato demeure pour moi un mot mystérieux. L’incertitude reste donc et avec elle le charme.
S’il existait un guide de conversation vraiment bien fait, je l’étudierais et ne passerais pas tout mon temps à des lectures aussi suggestives; mais les guides de conversation ne me satisfont pas. Ils marchent assez bien pendant un certain temps, mais quand vous tombez et que vous vous égratignez la jambe, ils ne vous indiquent pas ce qu’il faut dire.
L’ITALIEN ET SA GRAMMAIRE
J’avais pensé qu’une personne tant soit peu intelligente pouvait lire très facilement l’italien sans dictionnaire, mais j’ai découvert depuis qu’une grammaire n’est pas inutile en bien des circonstances. Cela parce que, si la personne en question ne connaît pas les temps des verbes italiens, elle fera souvent des confusions regrettables. Elle pourra très bien croire qu’une chose doit arriver la semaine suivante alors qu’elle sera déjà arrivée depuis une semaine. En étudiant la question, je vis que les noms, les adjectifs, etc., étaient de bons mots francs, droits et dépourvus d’artifice; mais c’est le verbe qui prête à la confusion, c’est le verbe qui manque de stabilité et de droiture, c’est le verbe qui n’a aucune opinion durable sur rien, c’est le verbe qui leurre le lecteur ignorant, éteint la lumière et cause toutes sortes d’ennuis.
Plus j’étudiais, plus je réfléchissais, plus je me confirmais dans cette opinion. Cette découverte m’indiqua la voie à suivre pour acquérir la science qui me manquait lorsque je lisais les dernières nouvelles des journaux: il me fallait attraper un verbe et m’en rendre maître. Il me fallait le dépecer jusqu’à ce que j’en connusse le fort et le faible, les mœurs et les habitudes, les formes et les excentricités.