J’avais remarqué en d’autres langues étrangères que les verbes vivent en famille et que les membres de chaque famille ont des traits de ressemblance qui leur sont communs et qui les distinguent des membres des autres familles. J’avais noté que cette marque de famille ne se voit pas sur le nez, ni sur les cheveux—pour ainsi parler—mais sur la queue du mot, sur sa terminaison—et que ces queues les distinguent parfaitement, à tel point qu’un expert peut toujours dire s’il a affaire à un Plus-que-parfait ou à un Subjonctif sur simple examen de sa queue, tout comme un cowboy distingue un cheval d’une vache. Naturellement, je ne parle que de ces verbes légitimes que, dans l’argot des grammairiens, on appelle réguliers. Il y en a d’autres—je ne cherche pas à le cacher—qu’on appelle irréguliers, qui sont nés hors mariage, de parents inconnus et qui sont naturellement dépourvus de toute marque de famille, de tout trait de ressemblance avec d’autres, leurs queues ne signifiant rien. Mais de ces bâtards je n’ai rien à dire. Je ne les approuve pas, je ne les encourage pas; je suis un délicat et sensible puriste et je ne permets pas qu’on les nomme en ma présence.

Mais, comme je l’ai dit, je décidai d’attraper un bon verbe et de le disséquer à fond. Un suffit. Une fois familiarisé avec les formes de sa queue, vous êtes avertis, et, après cela, aucun verbe régulier ne saurait vous cacher sa parenté et vous ne pourrez plus confondre le passé ou le futur avec le conditionnel—sa queue vous renseignera toujours.

Je choisis le verbe amare, aimer. Ce ne fut pour aucune raison personnelle, car les verbes me laissent tout à fait indifférents. Je ne me soucie pas plus d’un verbe que d’un autre, et, pris dans leur ensemble, je les respecte fort peu, mais enfin, dans les langues étrangères, il faut toujours commencer avec le verbe «aimer». Pourquoi? Je ne sais pas. C’est une simple habitude, je suppose. Le premier grammairien le choisit: Adam ne fit pas la grimace, et aucun professeur n’eut assez d’originalité d’esprit pour choisir un autre verbe. Il n’en manque pas, cependant; tout le monde l’admet. Mais les grammairiens n’aiment pas l’originalité; ils n’ont jamais émis une idée nouvelle et sont tout à fait incapables de répandre un peu de fraîcheur et de vie dans leurs tristes, sombres et ennuyeuses leçons. Le charme, la grâce et le pittoresque leur sont étrangers.

Je savais donc qu’il me fallait veiller moi-même à rendre mon étude intéressante; j’envoyai donc chercher le facchino et lui expliquai mon désir. Je lui dis de rassembler quelques contadini en une compagnie, de leur donner des costumes et de leur distribuer leurs rôles. Je lui enjoignis d’exercer sa troupe et d’être prêt au bout de trois jours! Chaque division de six hommes, représentant un aspect du verbe, devait être commandée par un sergent, un caporal ou quelque chose comme cela; chacune d’elles devait avoir un uniforme différent, afin que je puisse distinguer un parfait d’un futur sans être obligé de regarder dans mon livre; le bataillon tout entier devait être sous les ordres du facchino avec le grade de colonel. Je payai les frais.

Alors, je m’enquis des mœurs, formes et autres idiosyncrasies du verbe amare, aimer, et je fus très troublé d’apprendre qu’il était capable de prendre cinquante-sept apparences. Cinquante-sept façons d’exprimer l’amour, et encore aucune d’elles n’aurait suffi à convaincre une jeune fille à l’affût d’un titre ou un jeune homme à l’affût d’une dot!

Il me sembla donc qu’étant donnée mon inexpérience il serait fou de ma part de me faire mitrailler par une telle abondance de mots d’amour et j’avertis le facchino d’avoir à me chercher un verbe plus pauvre et plus facile à distribuer dans sa troupe. Je voulais quelque bon vieux verbe, pas trop méchant, bien en main et propre à tous usages, quelque chose enfin de commode pour un débutant qui ne voulait pas ravager tout le pays dès sa première campagne.

Nous cherchâmes en vain. Mon homme fut incapable d’arranger la chose; tous les verbes avaient la même prolixité, tous étaient du même calibre... Mais il dit que le verbe auxiliaire avere, avoir, était une gentille petite machine, bien en mains, et moins capable que d’autres de laisser un débutant dans l’embarras. Ainsi, sur sa recommandation, je le choisis et j’ordonnai à mon colonel de préparer et d’entraîner ses troupes: Je lui expliquai ce qu’il avait à faire et il me demanda trois jours de préparation. (Le facchino est indispensable en Italie. Le mien était vétérinaire dans ses bons jours, et il ne manquait pas de talent.)

A la fin des trois jours, le facchino-vétérinaire-colonel était prêt. J’étais prêt aussi et pourvu d’un sténographe. Nous nous rendîmes dans la chambre que nous appelions la Corderie. Comme son nom l’indique, c’est une très vaste et longue pièce très commode pour y passer des revues. A neuf heures trente du matin, le colonel fit son entrée, prit place à mes côtés et jeta un ordre bref. Les tambours se mirent à battre, l’officier du grade de lieutenant-colonel entra, suivi des troupes qui défilèrent en bon ordre. Chaque division, en uniforme spécial, était pourvue d’une bannière indiquant son rang verbal: les «Temps présents» venaient les premiers, en bleu de mer et vieil or; les «Passé Défini» étaient en rouge et noir; les «Imparfaits» en vert et jaune; les «Futurs» en uniformes bariolés et étoilés; les «Subjonctifs» en pourpre et argent... et, ainsi de suite, défilèrent cinquante-sept hommes dont plusieurs officiers commissionnés ou non. C’était une parade magnifique, ce fut un émouvant spectacle. C’est à peine si je pouvais chasser les larmes de mes yeux. Mais...

—Halte! commanda le colonel.

—Fixe!