—Quoi donc, chéri?
—Combien pouvons-nous dépenser de notre revenu?
—Tout.
A ce mot, son mari se sentit débarrassé d’un énorme fardeau, il ne répondit pas un mot, il était trop heureux pour le manifester en paroles.
Dès lors, ils continuèrent à violer le jour de repos chaque semaine. Ce n’est que le premier pas qui coûte, hélas, répétons-le! Chaque dimanche ils passaient la journée tout entière à élaborer les plans des différentes choses qu’ils feraient pour dépenser leur revenu. Et ils ne s’arrêtaient dans ces délicieuses occupations que fort avant dans la nuit. A chaque séance, Aleck mettait des millions à la disposition des grandes œuvres philanthropiques et religieuses, et Sally employait autant de millions à des affaires auxquelles il donna des noms dans le commencement, mais dans le commencement seulement, car, par la suite, il les rangea toutes sous la catégorie commode et complète de «dépenses diverses». Ces occupations furent la cause de sérieuses dépenses en pétrole. Pendant quelque temps, Aleck en fut un peu ennuyée, puis, après quelques semaines, elle cessa d’en prendre souci, car elle n’en eut plus le prétexte; elle fut seulement peinée, affligée, honteuse, mais elle ne dit rien. C’était si peu de chose! En réalité, Sally prenait ce pétrole au magasin, il se faisait voleur. Il en est toujours ainsi. De grandes richesses, aux personnes qui ont été pauvres, sont de terribles tentations. Avant que les Foster ne devinssent riches, on pouvait leur confier un litre de pétrole, mais maintenant... jetons un voile sur ces petites faiblesses de leurs consciences. Du reste, du pétrole aux pommes il n’y a pas loin. Sally rapporta quelques pommes. Puis un morceau de savon, puis une livre de sucre. Ah! comme il est facile d’aller du mal au pire, lorsqu’une fois on est parti du mauvais pied!
Entre temps, d’autres événements avaient marqué le chemin où les Foster couraient avec leur fortune. Leur irréelle maison de briques avait fait place à un magnifique château de pierres de taille couvert d’ardoises. Peu après, ce château lui-même devint trop petit, d’autres demeures s’élevèrent, royales et étonnantes, toujours plus hautes, plus grandes, plus belles et chacune à son tour fut abandonnée pour un palais plus vaste encore et d’une architecture plus merveilleuse. En ces derniers jours, nos rêveurs venaient de faire construire le château idéal. Il s’élevait, dans une région lointaine, sur une colline boisée au-dessus d’une vallée sinueuse où une rivière déroulait ses méandres gracieux... tout le pays lui servait de parc... C’était bien le palais des amants du rêve.
Toujours animée par de nombreux hôtes de distinction, cette splendide demeure se trouvait à l’orient, vers Newport Rhode Island, en pleine Terre-Sainte de l’aristocratie américaine. D’habitude, ils passaient une grande partie de leur dimanche dans cette magnifique demeure seigneuriale et le reste du temps ils allaient en Europe ou faisaient quelque délicieuse croisière dans leur yacht étincelant. Six jours de vie basse et matérielle, étroite et mesquine, et le septième jour tout entier passé en pleine cité des songes... ainsi s’était ordonnée leur existence.
Et dans leur vie de la semaine, durant les six jours de travail vulgaire, ils demeurèrent diligents, soigneux, pratiques, économes. Ils continuèrent à faire partie de leur petite église presbytérienne et à travailler pour elle et pour le succès des dogmes austères qu’elle enseignait. Mais, dans leur vie de rêve, ils n’obéissaient plus qu’à leurs fantaisies, quelles qu’elles fussent, et même si elles étaient changeantes. En cette question d’église, les fantaisies d’Aleck ne furent pas très désordonnées ni bien fréquentes, mais celles de Sally firent compensation. Aleck, dans son existence imaginaire, s’était ralliée tout de suite à l’église épiscopale dont les attaches officielles l’attiraient. Mais peu après, elle entra dans la haute église à cause du grand luxe de cérémonies, et enfin elle se fit catholique pour la même raison.
Les libéralités des Foster commencèrent dès le début de leur prospérité, mais à mesure que croissait leur fortune, elles devinrent extraordinaires, énormes. Aleck bâtissait une ou deux Universités par dimanche, un hôpital ou deux aussi, quelques églises, très souvent une cathédrale. Une fois, Sally s’écria gaiement, mais sans avoir bien réfléchi:
—Il faut qu’il fasse froid pour qu’un jour se passe sans que ma femme n’envoie un bateau chargé de missionnaires pour décider ces excellents Chinois à troquer leur confucianisme contre le christianisme!