Cette phrase peu courtoise et ironique blessa les sentiments profonds d’Aleck et elle se retira en pleurant. Cela le fit rentrer en lui-même et lui alla au cœur; dans sa triste honte, il aurait donné des mondes pour que cette malencontreuse phrase ne lui fût pas venue à la bouche. Elle n’avait formulé aucun blâme et cela le mettait encore plus mal à l’aise. Une telle situation pousse fatalement au retour sur soi-même... Ne l’avait-il pas attristée déjà d’autres fois? Ce silence généreux qu’elle lui avait seul opposé l’angoissa plus que tout, et, reportant ses pensées sur lui-même, il revit défiler devant lui, en procession lamentable, les tableaux de sa vie, depuis l’origine de leur fortune. Et comme les souvenirs revenaient en foule, il sentit que ses joues s’empourpraient de honte et qu’il s’était plus avili qu’il n’aurait cru. L’existence de sa femme, qu’elle était belle, toute semée de généreuses actions, toute tendue vers les choses idéales; et la sienne, qu’elle était frivole, égoïste, vide, ignoble... et toute orientée vers les plus bas et vils soucis? Jamais il n’avait fait un pas vers le mieux mais quelle descente vertigineuse vers le pire!

Il compara ses propres actes avec ceux de sa femme et il s’indigna de s’être moqué d’elle, lui. Ah! c’était bien à lui de reprocher quelque chose à sa généreuse Aleck! Que pouvait-il dire? Qu’avait-il fait jusqu’à présent? Voici: lorsqu’elle bâtissait sa première église, lui, il fondait avec d’autres multimillionnaires blasés un Poker club où il perdait des centaines de mille dollars, et il était fier de la célébrité que cela lui amenait. Lorsqu’elle bâtissait sa première université, que faisait-il? Il menait une vie de dissipation et de plaisirs secrets dont le scandale avait été grand. Lorsqu’elle fondait un asile pour les infirmes, que faisait-il?—Hélas! Lorsqu’elle établissait les statuts de cette noble Société pour la purification des sexes, que faisait-il? Oui, vraiment, que faisait-il? Et lorsqu’elle se fit accompagner de toutes les W. C. T. U. pour briser les flacons de la pernicieuse liqueur, lui, que faisait-il? Ivre trois fois par jour! Enfin, au moment où cette femme au grand cœur, qui avait bâti plus de cent cathédrales, était reçue avec grand honneur par le pape et recevait la Rose d’or qu’elle avait si bien gagnée... lui, lui, où était-il? Il faisait sauter la banque à Monte-Carlo.

Il s’arrêta. Il n’eut pas la force d’aller plus loin. Il ne pouvait pas supporter tous ces affreux souvenirs. Il se leva soudain. Une grave résolution s’affirmait en lui: tous ces secrets devaient être révélés, toutes ces fautes devaient être confessées. Il ne mènerait plus une vie à part. Et il allait d’abord droit à elle pour lui dire tout.

C’est ce qu’il fit. Il lui raconta tout. Il pleura sur son sein, il sanglota, gémit et implora son pardon. Ce fut pour elle une bien dure minute et le choc qu’elle éprouva fut d’une violence inouïe, elle blêmit et chancela, mais elle se reprit... Après tout, n’était-il son mari, son bien, son tout, le cœur de son cœur, l’amour de ses yeux, le sien, à elle depuis toujours et en toutes choses? Elle lui pardonna. Elle sentit cependant qu’il ne serait plus jamais pour elle tout ce qu’il avait été jusqu’alors; elle savait qu’il pouvait se repentir, mais non se réformer. Mais encore, tout avili et déchu qu’il fût, n’était-il pas son tout, son unique, son idole, son amour? Elle lui dit qu’elle n’était que son esclave et lui ouvrit tout grands ses bras.

VII

Quelque temps après ces événements, les époux Foster étaient mollement étendus sur des fauteuils à l’avant de leur yacht de rêve qui croisait dans les mers du Sud. Ils gardaient le silence, chacun d’eux ayant fort à faire avec ses propres pensées. Ces longs silences étaient devenus de plus en plus fréquents entre eux, et leur vieille et familière camaraderie qui leur faisait se partager toutes leurs idées s’était insensiblement évanouie. Les terribles révélations de Sally avaient fait leur œuvre; Aleck avait fait de terribles efforts pour en chasser le souvenir, mais elle n’avait pas réussi à s’en débarrasser et la honte et l’amertume qu’elle avait ressenties à ces tristes aveux demeuraient dans son âme empoisonnant peu à peu sa noble vie de rêve. Elle s’apercevait maintenant (le dimanche) que son mari devenait un être arrogant et fourbe. Elle ne voulait pas le voir, aussi tâchait-elle de ne pas lever les yeux sur lui le dimanche.

Mais elle-même ne méritait-elle aucun blâme? Hélas! elle savait bien ce qui en était. Elle avait un secret pour son mari, elle n’agissait pas loyalement envers lui et cela lui causait une grande angoisse. Elle n’avait pas osé lui en parler! Elle avait été tentée par une occasion exceptionnelle qui se présentait de mettre la main sur l’ensemble des chemins de fer et des mines de tout le pays et elle s’était remise à la spéculation et elle avait risqué leur fortune entière. Maintenant, elle tremblait tout le jour chaque dimanche de laisser percer son inquiétude. Elle avait trahi la confiance de son mari et dans son misérable remords elle se sentait remplie de pitié pour lui, elle le voyait là devant elle tout heureux, satisfait, confiant en elle! Jamais il n’avait eu le moindre soupçon et elle se désespérait en elle-même à penser qu’une calamité formidable où sombrerait toute leur fortune ne tenait maintenant qu’à un fil...

—Dis donc, Aleck!

Cette interruption soudaine de son rêve causée par l’appel de son mari lui fut un soulagement. Elle lui en fut reconnaissante et quelque chose de son ancienne tendresse perça dans le ton de sa douce réponse:

—Eh bien, chéri!