—Sais-tu, Aleck, je pense que nous nous sommes trompés, c’est-à-dire que tu t’es trompée. Je parle de cette affaire de mariages.

Il s’assit, se cala bien dans un grand fauteuil et continua vivement:

—Considère bien tout. Voilà plus de cinq ans que cela traîne. Tu as toujours agi de la même façon depuis le commencement: à mesure que nous devenions plus riches, tu as élevé tes prétentions. Toutes les fois que je m’imagine avoir bientôt à préparer les noces, tu aperçois un meilleur parti pour tes filles et je n’ai plus qu’à rengainer mes préparatifs avec mon désappointement. Je crois que tu es trop difficile. Quelque jour nous nous en repentirons. D’abord, nous avons écarté le dentiste et l’avocat... Cela, c’était parfait et nécessaire. Ensuite nous avons écarté le fils du banquier et l’héritier du marchand de porc salé... C’était encore très bien. Puis, nous avons écarté le fils du gouverneur et celui du sénateur... Parfait encore, je l’avoue. Ensuite c’est le fils du vice-président et celui du ministre de la Guerre que nous avons mis de côté... Bien, très bien, car les hautes positions occupées par leurs pères n’ont rien de stable. Alors tu es allée à l’aristocratie; et j’ai cru qu’enfin nous touchions au but. Nous allions nous allier avec l’un des représentants de ces vieilles familles, si rares et si vénérables, dont la lignée remonte à cent cinquante ans au moins et dont les descendants actuels sont bien purifiés de toute odeur de travail manuel... Je le croyais, je m’imaginais que les mariages allaient se faire, n’est-ce pas? Mais non, car aussitôt tu as songé à deux vrais aristocrates d’Europe et, dès ce moment, adieu nos meilleurs et plus proéminents compatriotes! J’ai été affreusement découragé, Aleck! Et puis, après cela, quelle procession! Tu as repoussé des baronnets pour des barons, des barons pour des vicomtes, des vicomtes pour des comtes, des comtes pour des marquis, des marquis pour des ducs!

Maintenant, Aleck, il faut s’arrêter. Tu as été jusqu’au bout. Nous avons maintenant quatre ducs sous la main. Ils sont tous authentiques et de très ancienne lignée. Tous perdus de dettes. Ils veulent d’énormes dots, mais nous pouvons leur passer cela. Allons, Aleck, le moment est venu, présentons-les aux petites et qu’elles choisissent!

Aleck avait souri tranquillement dès le début de ce long discours, puis une lueur de joie, de triomphe presque, avait illuminé ses yeux. Enfin elle dit aussi calmement que possible:

—Sally, que dirais-tu d’une alliance royale?

O prodige! O pauvre homme! Il fut si sot devant une pareille interrogation qu’il resta un moment la bouche ouverte en se passant la main sur l’oreille comme un chat. Enfin, il se reprit, se leva et vint s’asseoir aux pieds de sa femme; il s’inclina devant elle avec tout le respect et l’admiration qu’il avait autrefois pour elle.

—Par saint Georges! s’écria-t-il avec enthousiasme, Aleck, tu es une femme supérieure entre toutes! Je ne saurais me mesurer à toi. Je ne pourrai jamais apprendre à sonder tes pensées profondes. Et je croyais pouvoir critiquer tes façons de faire! Moi? J’aurais bien dû penser que tu savais ce que tu faisais et que tu préparais quelque chose de grandiose! Pardonne-moi, et maintenant, comme je brûle d’apprendre les détails, parle... je ne te critiquerai plus de ma vie.

Sa femme, heureuse et flattée, approcha ses lèvres de l’oreille de Sally et chuchota le nom d’un prince régnant. Il en perdit la respiration et son visage se colora...

—Ciel! s’écria-t-il. Il a une maison de jeux, une potence, un évêque, une cathédrale... tout cela à lui! Il perçoit des droits de douane, c’est la plus select principauté d’Europe. Il n’y a pas beaucoup de territoire, mais ce qu’il y a est suffisant. Il est souverain, c’est l’essentiel, les territoires ne signifient rien...