—Oui, dit un autre, c’est bien une drôle d’idée. Il vous faut nous expliquer ça, voyez-vous, parce que cela ressemble bien à un coup de folie. Nostalgie?
Le frais visage de Parrish rougit comme celui d’une jeune fille, et, après un instant d’hésitation, il confessa qu’en effet de là venait son mal.
—C’est la première fois que je quitte la maison, dit-il, et chaque jour je me trouve de plus en plus seul. Pendant de longues semaines je n’ai pas vu un seul ami, et c’est trop affreux. Je voulais tenir bon, jusqu’au bout, par amour-propre. Mais après vous avoir rencontrés, camarades, c’en est trop, je ne pourrais pas poursuivre mon chemin. Votre compagnie a fait pour moi un vrai paradis de cette ville, et maintenant je ne peux pas reprendre mon vagabondage solitaire. Si j’avais quelqu’un avec moi... mais je n’ai personne, voyez-vous, alors ce n’est pas la peine.
On m’appelait «poule mouillée» quand j’étais petit—et peut-être le suis-je encore—efféminé et timoré, et tout ce qui s’en suit. J’aurais bien dû être une fille! Je ne peux pas y tenir; décidément je m’en retourne.
Ses camarades le raillèrent avec bienveillance, lui disant qu’il faisait la plus grande sottise de sa vie; et l’un d’eux ajouta qu’il devrait au moins voir Saint-Pétersbourg avant de s’en retourner.
—Taisez-vous, s’écria Parrish d’un ton suppliant. C’était mon plus beau rêve, et je dois l’abandonner. Ne me dites pas un mot de plus à ce sujet, car je suis changeant comme un nuage et je ne puis résister à la moindre force de persuasion. Je ne peux pas y aller seul; je crois que je mourrais. Il frappa la poche de son veston et ajouta:
—Voici ma sauvegarde contre un changement d’idée; j’ai acheté mon billet de wagon-lit pour Paris et je pars ce soir. Buvons encore un coup, camarades, à la patrie!
Les jeunes gens se dirent adieu, et Alfred Parrish fut abandonné à ses pensées et à sa solitude. Mais seulement pour un instant... car un monsieur d’âge mûr, aux allures brusques et décidées, avec ce maintien suffisant et convaincu que donne une éducation militaire, se leva avec empressement de la table voisine, s’assit en face de Parrish et se mit à causer d’un air profondément intéressé et entendu. Ses yeux, son visage, toute sa personne, toute son attitude dénotaient une énergie concentrée.
Il paraissait plein de force motrice à haute pression. Il étendit une main franche et large, secoua cordialement celle de Parrish et dit avec une ardente conviction:
—Ah, mais non, il ne faut pas, vraiment, il ne faut pas! Ce serait la plus grande faute du monde. Vous le regretteriez toujours. Laissez-vous persuader, je vous en prie; n’y renoncez pas—oh! non!