Ces réflexions lui rendirent l’espoir et la force, il se leva et partit. Mais il ne fit qu’un ou deux pas et, soudain, il se trouva mal et retourna en trébuchant à sa chaise, saisi d’une affreuse crainte que son léger mouvement n’eût été remarqué. Car les derniers bocks de bière avaient été à son compte et n’étaient pas payés; or, le pauvre garçon n’avait pas un pfennig... Il était donc prisonnier... Dieu sait tout ce qui pourrait lui arriver s’il tentait de quitter sa place! Il se sentit effrayé, écrasé, anéanti; et il ne possédait même pas assez bien son allemand pour expliquer son cas et demander un peu de secours et d’indulgence.

Comment donc avait-il pu être si nigaud? Quelle folie l’avait poussé à écouter les discours d’un homme qui cependant se montrait, avec toute évidence, un aventurier de la pire espèce? Et voilà le garçon qui s’approche! Il disparut, en tremblant, derrière son journal. Le garçon passa. Alfred poussa un soupir de soulagement et de reconnaissance. Les aiguilles de l’horloge paraissaient immobiles, mais il ne pouvait en détacher ses yeux.

Dix minutes s’écoulèrent lentement. Encore le garçon! Nouvelle disparition derrière le journal. Le garçon s’arrêta—quelques minutes d’angoisse!... puis s’éloigna.

Dix autres minutes de désespoir et le garçon revint encore. Cette fois il essuya la table et mit au moins un mois à le faire; puis il s’arrêta et attendit au moins deux mois, avant de s’en aller.

Parrish sentait bien qu’il ne pourrait supporter une autre de ces visites. Il devait jouer sa dernière carte, et courir les risques. Il fallait jouer le grand jeu. Il fallait s’enfuir. Mais le garçon rôda autour du voisinage pendant cinq minutes... ces cinq minutes furent des semaines et des mois pour Parrish qui le suivait d’un œil craintif, et sentait toutes les infirmités de la vieillesse se glisser en lui, et ses cheveux en devenir tout blancs.

Enfin, le dernier garçon s’éloigna... s’arrêta à une table, ramassa la monnaie, poursuivit vers une autre table, ramassa encore la monnaie, puis vers une autre... l’œil furtif de Parrish continuellement rivé sur lui, son cœur palpitant et bondissant, sa respiration haletante, en soubresauts d’anxiété mêlée d’espoir.

Le garçon s’arrêta de nouveau pour prendre la monnaie, et Parrish se dit alors: Voici le moment ou jamais! et se leva pour gagner la porte. Un pas... deux pas... trois... quatre... il approchait de la sortie... cinq... ses jambes flageolaient... quel était ce pas rapide, derrière lui? oh! son cœur, comme il battait!... six, sept... bientôt il serait libre?... huit, neuf, dix... oui, quelqu’un le poursuivait! Il tourna l’angle, et il allait prendre ses jambes à son cou, quand une main lourde s’abattit sur son épaule, et toute force l’abandonna.

C’était le major. Il ne posa pas une question, il ne montra pas la moindre surprise. Il dit, de son ton jovial et dégagé:

—Le diable emporte ces gens, ils m’ont attardé. C’est pourquoi je suis resté si longtemps. L’employé du guichet avait été changé; il ne me connaissait pas, et refusa de faire l’échange parce que ce n’était pas selon les règles; alors, il m’a fallu dénicher mon vieil ami, le Grand-Mogol... le chef de gare, vous comprenez..., oh! ici, fiacre!... montez, Parrish!... consulat russe, cocher, et vivement!... Je disais donc que tout cela m’a bien pris du temps. Mais tout va bien, maintenant, c’est parfait; vos bagages ont été reposés, enregistrés, étiquetés, billets de voyage et de wagon-lit changés, et j’en ai tous les documents dans ma poche. L’argent aussi. Je vous le tiens en sûreté. Allez donc, cocher, allez donc; qu’elles ne s’endorment pas vos bêtes!

Le pauvre Parrish essayait vainement de placer un mot, tandis que le fiacre s’éloignait à toute vitesse du café où il venait de passer un si mauvais quart d’heure, et lorsqu’enfin il parvint à ouvrir la bouche, ce fut pour annoncer son intention de retourner tout de suite pour payer sa petite dette.