—Mais il me recevra, moi, dit le major, avec conviction, en tendant sa carte. Je suis le major Jackson. Qu’on lui présente ceci, il me connaît.
La carte fut présentée, malgré les protestations des huissiers; puis le major et son protégé attendirent quelque temps dans la salle de réception. Enfin, un domestique vint les avertir, et les conduisit dans un somptueux cabinet particulier, où les attendait le prince pompeusement vêtu, et le front sombre comme un ouragan. Le major expliqua son cas, et supplia qu’il leur fût accordé un délai de vingt-quatre heures pour attendre le passeport.
—Oh! impossible, s’écria le prince en excellent anglais. Je n’aurais jamais cru que vous puissiez faire une chose tellement insensée. Major!... amener ce pauvre jeune homme sans passeport! Je n’en reviens pas! C’est dix ans de Sibérie, sans espoir, ni pardon... soutenez-le! il prend mal!... (car le malheureux Parrish s’affaissait et tombait). Tenez, vite... donnez-lui ceci. Là... buvez encore un peu. Un peu d’eau-de-vie fait du bien, n’est-ce pas, jeune homme? Maintenant cela va mieux, pauvre garçon. Couchez-vous sur le canapé. Comment avez-vous pu être si stupide, major, que de l’amener dans ce piège abominable?
Le major soutint le jeune homme sur son bras vigoureux, posa un coussin sous sa tête, et murmura à son oreille:
—Ayez l’air aussi diablement malade que possible! Pleurez pour tout de bon! Il est touché, voyez-vous, il lui reste un cœur tendre, par là-bas dessous. Tâchez de gémir et dites: «Oh, maman, maman!» Ça le bouleversera, allez, du premier coup.
Parrish allait faire toutes ces choses, d’ailleurs, sans qu’on le lui dise, et par instinct naturel. Par conséquent, ses lamentations se firent promptement entendre, avec une grande et émouvante sincérité. Le major lui dit tout bas:
—Épatant! dites-en encore. La grande Sarah ne ferait pas mieux.
Et grâce à l’éloquence du major et au désespoir du jeune homme, la victoire fut enfin remportée. Le prince capitula en disant:
—Eh bien! je vous fais grâce, bien que vous ayez mérité une leçon bien sévère. Je vous accorde exactement vingt-quatre heures. Si le passeport n’est pas arrivé au bout de ce laps de temps, n’approchez pas de moi, n’espérez rien. C’est la Sibérie sans rémission.
Pendant que le major et le jeune homme se confondaient en remerciements, le prince sonna, et, aux deux soldats qui se présentèrent aussitôt, il ordonna de monter la garde auprès des deux hommes, et de ne pas perdre de vue un instant, durant vingt-quatre heures, le plus jeune. Si, au bout de ce laps de temps, le jeune homme ne pouvait présenter un passeport, il devait être enfermé dans les donjons de Saint-Pierre-et-Saint-Paul, et tenu à sa disposition.