Les malheureux arrivèrent à l’hôtel avec leurs gardes, dînèrent sous leurs veux, restèrent dans la chambre de Parrish jusqu’à ce que le major, après avoir vainement essayé de ranimer les esprits du dit Parrish, se fût couché et endormi; puis l’un des soldats s’enferma avec le jeune homme, et l’autre s’étendit en travers de la porte, à l’extérieur, et tomba dans un profond sommeil.

Mais Alfred Parrish ne put en faire autant. Dès l’instant où il se trouva seul en face du lugubre soldat et du silence imposant, sa gaieté, tout artificielle, s’évanouit, son courage forcé s’affaissa et son pauvre petit cœur se serra, se recroquevilla comme un raisin sec. En trente minutes, il avait sombré et touché le fond; la douleur, le désespoir, l’épouvante ne pouvaient le posséder plus profondément. Son lit? Les lits n’étaient pas pour les désespérés, les damnés! Dormir! Il ne ressemblait pas aux enfants hébreux qui pouvaient dormir au milieu du feu! Il ne pouvait que marcher de long en large, sans cesse, sans cesse, dans sa petite chambre. Non seulement il le pouvait, mais il le fallait. Il gémissait et pleurait, frissonnait et priait, tour à tour et tout à la fois.

Enfin, brisé de douleur, il écrivit ses dernières volontés, et se prépara, aussi bien qu’il était en son pouvoir, à subir sa destinée. Et, en dernier lieu, il écrivit une lettre:

«Ma mère chérie,

«Quand ces tristes lignes vous parviendront, votre pauvre Alfred ne sera plus de ce monde. Non, pis que cela, bien pis! Par ma propre faute, ma propre étourderie, je suis tombé entre les mains d’un filou ou d’un lunatique. Je ne sais pas lequel des deux, mais en tout cas je sens que je suis perdu. Quelquefois je suis sûr que c’est un filou, mais la plupart du temps je crois qu’il est simplement fou, car il a un bon cœur honnête et franc; et je vois bien qu’il fait les efforts les plus dévoués pour tâcher de me tirer des difficultés fatales où il m’a jeté.

«Dans quelques heures je ferai partie de cette affreuse troupe de malfaiteurs qui cheminent dans les solitudes neigeuses de la Russie, sous le fouet, vers cette terre de mystère, de malheur et d’éternel oubli, la Sibérie! Je ne vivrai pas pour la voir; mon cœur est brisé, et je mourrai. Donnez mon portrait à celle que vous savez, et demandez-lui de le garder pieusement en mémoire de moi, et de vivre dans l’espoir de me rejoindre un jour dans ce monde meilleur où il n’y a pas de demandes en mariage, mais où les terribles séparations n’existent pas non plus. Donnez mon chien jaune à Archy Hale, et l’autre à Henry Taylor; mon fusil est pour mon frère Will ainsi que mes articles de pêche et ma Bible.

«Il n’y a aucun espoir pour moi; je ne puis m’échapper. Le soldat monte la garde auprès de moi avec son fusil, et ne me quitte jamais des yeux; il ne sourcille pas; il ne bouge pas plus que s’il était mort. Je ne puis le fléchir, car le maniaque tient tout mon argent. Ma lettre de crédit est dans ma malle que je n’aurai peut-être jamais. Je sais que je ne l’aurai jamais. Oh! mon Dieu, que vais-je devenir? Priez pour moi, maman chérie, priez pour votre pauvre Alfred. Mais toutes les prières seront vaines et inutiles...»

IV

Le lendemain, Alfred sortit, tout brisé, pâle, vieilli, quand le major vint le chercher pour le déjeuner matinal. Ils firent manger leurs gardes, allumèrent des cigares, le major lâcha la bride à sa langue admirable; sous son influence magique Alfred se sentit graduellement renaître à l’espoir, au courage, presque à la foi.

Mais il ne pouvait quitter la maison. L’ombre de la Sibérie planait sur lui, noire et menaçante; sa curiosité artistique était dissipée et il n’aurait pu supporter la honte de visiter des rues, des galeries et des églises entre deux soldats, point de mire d’une foule curieuse et malveillante; non, il s’enfermerait pour attendre le courrier de Berlin, qui devait fixer son destin. Donc, tout le long du jour, le major se tint galamment près de lui, dans sa chambre, tandis que l’un des soldats se tenait raide et immobile contre la porte, l’arme au bras, et que l’autre se reposait nonchalamment sur une chaise, à l’extérieur. Et tout le long du jour l’aimable et fidèle vétéran débita de formidables blagues militaires, décrivit des batailles, inventa d’ingénieuses anecdotes, avec un enthousiasme, une énergie, une ardeur invincible et conquérante pour maintenir un peu de vie au pauvre petit étudiant, et empêcher son pouls de s’arrêter.