En 1873, Mark Twain passa plusieurs mois en Écosse et en Angleterre, et fit quelques conférences à Londres. Il revint en Europe en 1878, et y passa un an et demi. A son retour, il publia, presque coup sur coup: Une promenade à l’Étranger, le Prince et le Pauvre, la Vie sur le Mississipi et Huckleberry Finn. Il faut noter que ce dernier livre, qui est d’une très haute portée morale, fut d’abord mal accueilli, sinon par le public, du moins par les libraires, qui le déclarèrent immoral.

Jusqu’alors, la fortune avait constamment souri aux entreprises de Twain. On le citait—avec envie—comme un exemple de littérateur millionnaire qui dédaigne les efforts des débutants pauvres et ne se soucie plus de ce qu’on peut dire ou ne pas dire de lui. Mais, à ce moment commencèrent des spéculations malheureuses, qui finirent par emporter tout le fruit de son pénible labeur et le laissèrent chargé de dettes contractées par d’autres. En 1885, il avait commandité la maison d’édition Charles L. Webster et Cⁱᵉ à New-York. Les affaires de cette maison commencèrent brillamment. Elle édita les Mémoires du Général Grant, dont six cent mille exemplaires se vendirent en peu de temps. Le premier chèque reçu par les héritiers de Grant fut de 150.000 dollars, et quelques mois après, ils en reçurent un autre de 200.000 dollars. C’est, croyons-nous, le chèque le plus considérable qui ait jamais été payé pour un seul ouvrage. Pendant ce temps, M. Clemens dépensait de fortes sommes à la fabrication d’une machine typographique qui devait faire merveille. A l’essai, cette machine fonctionna très bien, mais elle était trop compliquée et coûteuse pour devenir d’un usage courant, et, après avoir dépensé toute une fortune entre 1886 et 1889 à réaliser ce rêve, Mark Twain dut y renoncer. Après cela, la maison Webster, mal dirigée, fit faillite; Twain sacrifia encore 65.000 dollars pour essayer de la sauver. Il n’y réussit pas et se trouva enfin engagé pour 96.000 dollars dans le passif de cette maison.

En 1895 et 1896, il fit le tour du monde, et son récit de voyage, Following the Equator, paya toutes les dettes dont il avait assumé la responsabilité. De 1897 à 1899, il parcourut l’Angleterre, la Suisse et l’Autriche. Il se plut beaucoup à Vienne, où on voulait le retenir. Il y fut témoin de quelques événements intéressants. Il se trouvait au Reichsrath autrichien en cette séance mémorable qui fut violemment interrompue par l’arrivée de soixante agents de police venus pour arrêter seize membres de l’opposition. Il paraît que cet événement, unique dans les annales parlementaires, l’impressionna vivement.

Après être demeuré plusieurs années en Amérique, Mark Twain, septuagénaire, revint encore en Europe: c’était pour être solennellement reçu docteur de l’Université Anglaise, en même temps que Rudyard Kipling. En 1909, la mort de sa fille l’affecta beaucoup, et depuis lors, souffrant d’une maladie de cœur, que l’abus du cigare ne contribuait pas à guérir, Mark Twain languit et s’éteignit enfin, à l’âge de soixante et quinze ans, le 20 avril 1910.

Nous laissons aux critiques autorisés le soin d’apprécier comme il convient l’œuvre littéraire de Mark Twain: nous nous sommes bornés à donner ici une esquisse biographique du célèbre humoriste, mais, pour conclure, nous demandons la permission de protester contre les jugements hâtifs portés par plusieurs auteurs des notices nécrologiques consacrées à Mark Twain: est-il vrai que Mark Twain n’a été qu’une sorte de bouffon grossier et sans art, qu’un pince-sans-rire flegmatique, brutal amateur de lourdes plaisanteries?

Oui, Mark Twain a été cela, au début de sa carrière littéraire, et il faut se rappeler qu’alors il venait d’être pilote sur le Mississipi, et qu’il s’adressait à un public de pionniers et de rudes fermiers. Mais à mesure que les années passaient, le talent de Twain s’affinait, son gros rire s’atténuait, sa sensibilité, plus cultivée, vibrait chaque jour davantage, et le joyeux conteur de bonnes farces était devenu, vers soixante ans, un psychologue averti et un peintre attendri des plus fines nuances du sentiment. Nous pourrions citer ici, à l’appui de ces affirmations, plusieurs nouvelles toutes pénétrées de pitié et de tendresse, telles que Mémoires d’une Chienne, Enfer ou Paradis? etc... Dickens ou Daudet auraient pu signer ces pages émouvantes, mais le génie de Twain s’est élevé plus haut encore, et dans le Journal d’Ève, qui est un recueil des toutes premières impressions d’Ève au paradis terrestre, il a atteint la perfection d’Homère ou de La Fontaine. Ce petit chef-d’œuvre (qui mériterait d’être édité à part avec les suggestives illustrations qui l’accompagnent dans le texte anglais) est une merveille de grâce et d’esprit. Tout y est souple, aisé, souriant, léger et tendre, et nous ne croyons pas exagérer en disant qu’après avoir lu le Journal d’Ève, c’est à Voltaire ou à Anatole France que l’on se sent contraint de comparer le spirituel humoriste américain. Joignons-nous donc de tout cœur à ses compatriotes pour déplorer la perte de ce grand homme.

Michel Epuy.

LE LEGS DE 30.000 DOLLARS

Lakeside était un gentil petit village de trois à quatre mille habitants; on pouvait même le qualifier de joli pour un village du Far-West. Les facilités religieuses eussent été assez nombreuses pour une ville de trente-cinq mille âmes. C’est toujours ainsi dans le Far-West et dans le Midi où tout le monde est religieux et où toutes les sectes protestantes sont représentées par un édifice particulier. A côté de cela, les différentes classes sociales étaient inconnues à Lakeside, inavouées en tout cas; tout le monde connaissait tout le monde et son chien, et la sociabilité la plus aimable y régnait.

Saladin Foster était comptable dans un des principaux magasins et le seul de cette profession à Lakeside qui fût bien salarié. Il avait trente-cinq ans et était dans la même maison depuis quatorze ans. Il avait débuté la semaine après son mariage, à quatre cents dollars par an. Depuis quatre ans, il avait régulièrement obtenu cent dollars de plus chaque année. Après cela, son salaire était resté à huit cents dollars—un joli chiffre vraiment—et tout le monde reconnaissait qu’il en était digne.