Electra, sa femme, était une compagne capable, quoiqu’elle aimât trop (comme lui) à faire de beaux rêves et à bâtir des châteaux au pays des songes. La première chose qu’elle fit après son mariage, tout enfant qu’elle fût, c’est-à-dire à dix-neuf ans à peine, ce fut d’acheter un carré de terrain sur les limites du village et de le payer comptant, vingt-cinq dollars, soit toute sa fortune. (Saladin, lui, n’avait que dix dollars à lui à ce moment-là.) Elle y créa un jardin potager, le fit travailler par le plus proche voisin avec qui elle partagea les bénéfices et cela lui rapporta cent pour un par an. Elle préleva sur la première année le salaire de Saladin, trente dollars qu’elle mit à la Caisse d’épargne, soixante sur la seconde année, cent sur la troisième et cent cinquante sur la quatrième, le traitement de son mari étant alors de huit cents dollars. Deux enfants étaient arrivés qui avaient augmenté les dépenses; néanmoins, depuis ce moment-là, elle mit de côté régulièrement ses cent cinquante dollars par an. Au bout de sept ans, elle fit construire et meubla confortablement une maison de deux mille dollars au milieu de son carré de terrain. Elle paya tout de suite la moitié de cette somme et emménagea. Sept ans plus tard, elle s’était entièrement acquittée de sa dette et elle possédait plusieurs centaines de dollars tous bien placés.

Depuis longtemps elle avait agrandi son terrain et en avait revendu avec profit des lots à des gens de commerce agréable qui désiraient construire. De cette façon elle s’était procuré des voisins sympathiques. Elle avait un revenu indépendant en placements sûrs d’environ cent dollars par an. Ses enfants grandissaient et jouissaient d’une florissante santé. Elle était donc une femme heureuse par ses enfants, comme le mari et les enfants étaient heureux par elle.

C’est à ce moment que cette histoire commence. La plus jeune des enfants, Clytemnestra, appelée familièrement Clytie, avait onze ans; sa sœur, Gwendolen, appelée familièrement Gwen, avait treize ans. C’étaient de gentilles petites filles et assez jolies. Leurs noms trahissaient une teinte romanesque dans l’âme des parents, et les noms des parents indiquaient que cette teinte était héréditaire. C’était une famille affectueuse, d’où vient que ces quatre membres avaient des petits noms. Le petit nom de Saladin était curieux et pas de son sexe, on l’appelait Sally. Il en était de même d’Électra, on l’appelait Aleck. Du matin au soir, Sally était un vaillant comptable et un bon vendeur. Du matin au soir, Aleck était une bonne mère, une incomparable ménagère et une femme adroite et réfléchie. Mais, le soir venu, dans la douce intimité de la chambre commune, ils mettaient tous deux de côté le monde et son trafic pour aller vivre dans un autre monde plus idéal et plus beau. Ils lisaient des romans, ils faisaient des rêves d’or, ils frayaient avec les rois et les princes, avec les grands seigneurs hautains et les dames majestueuses dans le tumulte, la splendeur et l’éblouissement des merveilleux palais et des très vieux châteaux.

II

Alors survint une grande nouvelle, une nouvelle étonnante et joyeuse, en vérité. Elle arriva d’un district voisin où vivait le seul parent que possédaient les Foster. C’était un parent de Sally, une vague espèce d’oncle ou de cousin au second ou au troisième degré. Il s’appelait Tilbury Foster. C’était un célibataire de soixante-dix ans réputé à son aise et par conséquent aigri contre le monde et misanthrope acharné. Autrefois Sally avait essayé de renouer avec lui, par lettres, mais il n’avait pas recommencé. Mais un beau jour, Tilbury écrivit à Sally disant qu’il allait mourir prochainement et qu’il lui laisserait trente mille dollars en espèces. Cela, non pas par affection pour lui, mais parce qu’il devait à l’argent toutes ses peines et tous ses soucis et qu’il désirait le placer là où il avait bon espoir de le voir continuer son œuvre nuisible. L’héritage serait confirmé dans son testament, etc., et lui serait intégralement payé le lendemain de son décès. Cela à condition que Sally puisse prouver aux exécuteurs testamentaires qu’il n’avait parlé du legs à personne, ni de vive voix, ni par lettre, qu’il n’avait fait aucune enquête concernant la marche du moribond vers les régions éternelles et qu’il n’avait pas assisté aux funérailles.

Dès qu’Aleck se fut remise de l’émotion intense causée par la lettre, elle écrivit à la ville où résidait son parent pour s’abonner au journal local. Le mari et la femme prirent ensuite l’un devant l’autre l’engagement solennel de ne jamais divulguer la grande nouvelle à qui que ce fût pendant que leur parent vivrait. Ils craignaient que quelque personne ignorante ne rapportât ces paroles au lit de mort de Tilbury en les dénaturant et en laissant croire qu’ils étaient reconnaissants de l’héritage et que, malgré la défense qui leur en avait été faite, ils le disaient et le publiaient.

Pendant le reste de la journée, Sally ne créa que trouble et confusion dans ses livres et Aleck ne put s’appliquer à ses affaires, elle ne put prendre un pot de fleurs, un livre ou un morceau de bois sans oublier immédiatement ce qu’elle pensait en faire... car ils rêvaient tous deux aux «Tren...te mille dollars!»

Toute la journée, la musique de ces mots inspirateurs chanta dans la tête du joyeux couple. Depuis le jour de son mariage, Aleck avait tenu une main ferme sur la bourse et Sally avait rarement connu le privilège de gaspiller un centime pour des choses inutiles...

«Tren...te mille dollars!»

La chanson continuait toujours. Une énorme somme! Une somme impossible à concevoir. Du matin du soir, Aleck fut absorbée par des projets de placement et Sally fit des plans sur la manière de dépenser cet argent.