Bientôt après, ce fut le printemps tout ensoleillé, tendre et doux. Ma maîtresse et les enfants après nous avoir caressés mon petit et moi et fait leurs adieux, allèrent en visite chez un de leurs parents. Le maître ne nous tenait pas compagnie pendant ce temps-là, mais nous jouions tous les deux, et les domestiques étaient bons et tendres pour nous, de sorte que nous étions heureux en comptant les jours qui nous séparaient du retour de nos maîtresses.
Un de ces jours-là, ces messieurs vinrent encore au laboratoire et dirent qu’il était temps de faire l’expérience; ils prirent mon petit avec eux. Je les suivis en trottinant sur mes trois jambes, heureuse et fière, car toute attention à mon petit était un plaisir pour moi, naturellement. Ils discutèrent encore et firent des expériences, mais, tout à coup mon petit cria et ils le laissèrent tomber par terre; il trébucha de tous côtés, la tête ensanglantée, tandis que le maître tapait des mains en criant:
—J’ai gagné, avouez-le; il est aussi aveugle qu’une chauve-souris.
Et tous dirent:
—Oui, vous avez prouvé la vérité de votre théorie et l’humanité souffrante a, dès maintenant, contracté envers vous une grande dette.
Ils l’entouraient, lui serraient les mains avec effusion et le félicitaient chaleureusement.
Mais je ne vis ni n’entendis tout cela qu’à peine, car j’avais couru vers le cher petit être, je m’étais couchée tout contre lui et léchais son sang... Il mit sa tête près de la mienne et se mit à gémir doucement, mais je sentis dans mon cœur que ce lui était un grand soulagement dans sa douleur et son angoisse de sentir les caresses de sa mère, quoiqu’il ne pût plus me voir.
Puis il s’abattit bientôt, et son petit nez rose resta aplati contre le plancher, et il resta là, sans plus bouger du tout.
Peu après, le maître s’arrêta de parler, sonna le valet de pied et lui dit:
—Allez l’enterrer dans un coin éloigné du jardin. Et il continua à discuter.