Parmi les dix mille et quelques Américains qui se sont bousculés pour avoir le plaisir d’apercevoir le Prince Henri, il n’y en a pas deux cents qui n’aient été poussés par une incommensurable curiosité. Tous brûlaient du désir de voir un personnage dont on avait tant parlé. Et tous l’enviaient, mais c’était sa Renommée surtout qui troublait toutes les têtes et non le Pouvoir que lui confère sa qualité de Prince du sang, car personne ici n’a de ce Pouvoir une idée bien claire. Dans notre pays on est accoutumé à regarder ces sortes de choses à la légère et à ne pas bien les considérer comme réelles, et, par conséquent, peu d’Américains leur accordent une importance suffisante pour en être jaloux.

Mais toutes les fois qu’un Américain (ou un autre être humain) se trouve pour la première fois en présence d’un homme à la fois très riche et très célèbre, d’un homme puissant et connu pour des raisons faciles à comprendre et à apprécier, le grand personnage éveillera certainement chez le spectateur—et sans que celui-ci s’en doute peut-être—de la curiosité et de l’envie. En Amérique, à n’importe quel jour, à n’importe quelle heure, en n’importe quel lieu, vous pouvez toujours donner un peu de bonheur à n’importe quel citoyen ou étranger qui passe en lui disant:

«Voyez-vous ce gentleman qui se promène là-bas? C’est M. Rockfeller.»

Regardez les yeux de votre interlocuteur: M. Rockfeller incarne une combinaison de puissance et de célébrité que votre homme est bien à même de comprendre.

Enfin, nous avons toujours envie de nous frotter aux personnes de haut rang. Nous désirons voir les hommes célèbres, et s’il arrive à ceux-ci de faire quelque attention à nous, nous ne manquons pas de nous en souvenir. Nous racontons l’anecdote de temps en temps, en toute occasion, à tous nos amis... et si nous avons peur de l’avoir trop souvent dite au même ami, nous nous adressons à un étranger.

Mais, somme toute, qu’est-ce que le haut rang et qu’est-ce que la célébrité? Nous songeons immédiatement, n’est-ce pas, aux rois, aux membres de l’aristocratie, aux célébrités mondiales de la science, des arts, des lettres... et... nous nous arrêtons là. Mais c’est une erreur! L’échelle sociale compte une infinité d’échelons et depuis l’Empereur jusqu’à l’égoutier, chacun tient sa cour et provoque l’envie de ceux qui sont plus bas.

L’amour des distinctions sociales est au fond du cœur de tout homme et s’exerce librement et joyeusement dans les démocraties aussi bien que dans les monarchies et aussi, en une certaine mesure, dans les sociétés de ceux que nous appelons irrespectueusement nos «frères inférieurs»... car ceux-ci ont bien quelques petites vanités et faiblesses, malgré leur pauvreté à cet égard relativement à nous.

Un Empereur Chinois est vénéré par ses quatre cents millions de sujets, mais tout le reste du monde n’a pour lui que de l’indifférence. Un empereur européen jouit de la vénération de ses sujets et en outre d’un bon nombre d’Européens qui n’appartiennent pas à son pays, mais les Chinois n’ont pour lui que de l’indifférence. Un roi, classe A, est considéré par un certain nombre d’hommes; un roi, classe B, jouit d’une considération un peu moindre, numériquement parlant; dans les classes C, D, E, la considération diminue progressivement; dans la classe L (Sultan de Zanzibar); dans la classe P (Sultan de Sulu) et la classe W (demi-roi de Samoa), les princes n’ont aucune considération hors de leur petit royaume.

Prenons maintenant les hommes célèbres: nous retrouvons la même classification. Dans la marine, il y a plusieurs groupes, depuis le ministre et les amiraux jusqu’aux quartiers-maîtres et au-dessous, car même parmi les matelots, il y aura des distinctions à faire et il se formera des groupes dans chacun desquels un homme jouira d’une certaine considération à cause de sa force, de son audace, de son aptitude à lancer les jurons ou à se remplir l’estomac de gin. Il en est de même dans l’armée, dans le monde du journalisme et de la littérature, dans le monde des éditeurs, des pêcheurs, du pétrole, de l’acier... Il y a des hôtels classe A et... classe Z. Et chez les sportsmen, n’en est-il pas de même, et dans la moindre petite bande de gamins qui sortent de l’école, n’y en a-t-il pas un qui peut rosser les autres et, à cause de cela, jouit de l’envie et de la considération générale dans sa bande, absolument comme le roi de Samoa dans son île?

Il y a quelque chose de dramatique, de comique et de beau dans ce profond amour de l’homme pour les grands, dans cette constante recherche d’un contact quelconque avec ceux qui possèdent pouvoir ou célébrité et dans ces reflets de gloire dont on se pare après avoir approché un prince ou un grand de la terre. Un roi de la classe A est heureux d’assister à un dîner d’apparat et à une revue que lui offre un empereur, et il rentre dans son palais, appelle la reine et les princes, leur raconte son voyage et dit: