—Sa Majesté Impériale a mis sa main sur mon épaule d’une façon toute fraternelle... comme un bon frère bien affectueux, vous dis-je! Et tout le monde l’a vu! Oh, ce fut charmant, tout à fait charmant!

Un roi de la classe G est heureux d’assister à un déjeuner et à une parade dans la capitale d’un roi de la classe B, et il rentre chez lui et raconte la chose à sa famille:

—Sa Majesté m’a emmené dans son cabinet privé pour fumer et causer tranquillement et il s’est montré familier, rieur, aimable comme un parent... et tous les domestiques dans l’antichambre ont pu s’en rendre compte. Oh, que ce fut gentil!

Le roi de la classe Q est sensible à la plus modeste invitation de la part du roi de la classe M, et il rentre au sein de sa famille, y raconte la réception avec complaisance et se montre tout aussi joyeux des attentions dont il a été l’objet que ceux dont nous venons de parler.

III

Empereurs, rois, artisans, paysans, aristocrates, petites gens... nous sommes au fond tous les mêmes. Il n’y a aucune différence entre nous tous. Nous sommes unanimes à nous enorgueillir des bons compliments que l’on nous fait, des distinctions que l’on nous confère, des attentions que l’on nous témoigne. Nous sommes tous faits sur ce modèle. Et je ne parle pas seulement des compliments et des attentions qui nous viennent de gens plus élevés que nous, non, je parle de toutes sortes d’attentions ou de bons témoignages de quelque part qu’ils nous viennent. Nous ne méprisons aucun hommage, si humble soit l’être qui nous le rend. Tout le monde a entendu une gentille petite fille parler d’un chien hargneux et mal élevé et dire: «Il vient toujours à moi et me laisse le caresser, mais il ne permet à personne d’autre de le toucher.» Et les yeux de la petite fille brillent d’orgueil. Et si cette enfant était une petite princesse, l’attention d’un mauvais chien pour elle aurait-elle le même prix? Oui, et même devenue une grande princesse et montée depuis longtemps sur un trône, elle s’en souviendrait encore, le rappellerait et en parlerait avec une visible satisfaction. La charmante et aimable Carmen Sylva, reine de Roumanie, se rappelle encore que les fleurs des champs et des bois «lui parlaient» lorsqu’elle était enfant, et elle a écrit cela dans son dernier livre; elle ajoute que les écureuils faisaient à son père et à elle l’honneur de ne pas se montrer effrayés en leur présence... «Une fois, dit-elle, l’un d’eux, tenant une noix serrée entre ses petites dents aiguës, courut droit à mon père» (n’est-ce pas que cela sonne exactement comme le «il vient toujours à moi» de la petite fille parlant du chien?) «et lorsqu’il vit son image reflétée dans les souliers vernis de mon père, il montra une vive surprise, et s’arrêta longtemps pour se contempler dans ce miroir extraordinaire...» Et les oiseaux! Elle rappelle qu’ils «venaient voleter effrontément» dans sa chambre, lorsqu’elle négligeait son «devoir» qui consistait à répandre pour eux des miettes de pain sur le rebord de la fenêtre. Elle connaissait tous les oiseaux sauvages et elle oublie la couronne royale qu’elle porte pour dire avec orgueil qu’ils la connaissaient aussi. Les guêpes et les abeilles figuraient également parmi ses amis personnels et elle ne peut oublier l’excellent commerce qu’elle entretenait avec ces charmantes bestioles: «Je n’ai jamais été piquée par une guêpe ou une abeille.» Et dans ce récit je retrouve encore la même note d’orgueilleuse joie qui animait la petite fille dont je parlais tout à l’heure à la pensée d’avoir été la préférée, l’élue du chien méchant. Carmen Sylva ajoute en effet:

«Au plus fort de l’été, lorsque nous déjeunions dehors et que notre table était couverte de guêpes, tout le monde était piqué excepté moi.»

Lorsque nous voyons une reine, qui possède des qualités de cœur et d’esprit si brillantes qu’elles éclipsent l’éclat de sa couronne, se souvenir avec gratitude et joie des marques d’attention et d’affection que lui donnèrent trente ans auparavant les plus humbles des créatures sauvages, nous comprenons mieux que ces hommages, attentions, particulières marques d’estime et d’attachement ne sont le privilège d’aucune caste, mais sont indépendantes des castes et sont plutôt des lettres de noblesse d’une nature toute spéciale.

Nous aimons tous cela à la folie. Quand un receveur de billets à l’arrivée dans une gare me laisse passer sans me rien demander, alors qu’il examine avec soin les tickets des autres voyageurs, j’éprouve la même sensation que le roi, classe A, qui a senti la main de l’empereur s’appuyer familièrement sur son épaule, «devant tout le monde», la même impression que la petite fille se découvrant l’unique amie d’un chien errant et que la princesse seule indemne des piqûres de guêpes. Je me souviens d’avoir éprouvé cela à Vienne, il y a quatre ans: une cinquantaine d’agents de police dégageaient une rue où devait passer l’empereur. L’un d’eux me poussa brusquement pour me faire circuler, l’officier vit le mouvement et s’écria alors avec indignation:

—Ne voyez-vous pas que c’est Herr Mark Twain? Laissez-le passer!