Il y a de cela quatre ans, mais il y aurait quatre siècles que je ne saurais oublier la flamme d’orgueil et de satisfaction béate qui s’éleva en moi et me fit redresser le torse en présence de cette particulière marque de déférence. Ce pauvre agent ainsi apostrophé par son chef avait l’air tellement ahuri et son expression signifiait si clairement: «Et qui donc ici est ce Herr Mark Twain um Gotteswillen?»
Combien de fois dans votre vie n’avez-vous pas entendu dire d’une voix triomphante:
—J’étais aussi près de lui que de vous maintenant; en étendant le main j’aurais pu le toucher!
Nous avons tous entendu cela bien souvent. Qu’il doit être bon de dire cela à tout venant! Cela provoque l’envie, cela confère une sorte de gloire... On le dit, on le répète, on se gonfle, on est heureux jusqu’à la moelle des os. Et de qui le satisfait narrateur était-il si près?—Ce peut être d’un roi, d’un pickpocket renommé, d’un inconnu assassiné mystérieusement et ainsi devenu célèbre... Mais il s’agit toujours d’une personne qui a éveillé la curiosité générale, que ce soit dans la nation tout entière ou dans un simple petit village.
«—Je me trouvai là et j’ai tout vu.» Telle est la phrase si souvent entendue et qui ne manque jamais d’éveiller la jalousie dans l’âme de l’auditeur. Cela peut se rapporter à une bataille, à une pendaison, à un couronnement, à un accident de chemin de fer, à l’arrivée du Prince Henri aux États-Unis, à la poursuite d’un fou dangereux, à l’écroulement d’un tunnel, à une explosion de mine, à un grand combat de chiens, à une chute de foudre sur une église de village, etc. Cela peut se dire de bien des choses et par bien des gens, notamment par tous ceux qui ont eu l’occasion de voir le Prince Henri. Alors, l’homme qui était absent et n’a pas pu voir le Prince Henri tâchera de se moquer de celui qui l’a vu; c’est son droit et c’est son privilège; il peut s’emparer de ce fait, il lui semblera qu’il est d’une nouvelle sorte d’Américains, qu’il est meilleur que les autres... Et à mesure que cette idée de supériorité croîtra, se développera, se cristallisera en lui, il essaiera de plus en plus de rapetisser à leurs propres yeux le bonheur de ceux qui ont vu le Prince Henri et de gâter leur joie, si possible. J’ai connu cette sorte d’amertume et j’ai subi les discours de ces gens-là. Lorsque vous avez le bonheur de pouvoir leur parler de tel ou tel privilège obtenu par vous, cela les révolte, ils ne peuvent s’y résoudre et ils essaient par tous les moyens de vous persuader que ce que vous avez pris pour un hommage, une distinction, une attention flatteuse, n’était rien de cette sorte et avait une tout autre signification. Je fus une fois reçu en audience privée par un empereur. La semaine dernière j’eus l’occasion de raconter le fait à une personne très jalouse et je pus voir mon interlocuteur regimber, suffoquer, souffrir. Je lui narrai l’anecdote tout au long et avec un grand luxe de détails. Quand j’eus fini, il me demanda ce qui m’avait fait le plus d’impression.
«—Ce qui m’a le plus touché, répondis-je, c’est la délicatesse de Sa Majesté. On m’avait prévenu qu’il ne fallait en aucun cas tourner le dos au monarque et que pour me retirer, je devais retrouver la porte comme je pourrais, mais qu’il n’était pas permis de regarder ailleurs qu’à Sa Majesté. Maintenant, l’Empereur savait que cette particularité de l’étiquette serait d’une pratique fort difficile pour moi à cause du manque d’habitude; aussi, lorsqu’arriva le moment de me retirer, il eut l’attention fort délicate de se pencher sur son bureau comme pour y chercher quelque chose, de sorte que je pus gagner la porte facilement pendant qu’il ne me regardait pas.»
Ah, comme ce récit frappa mon homme au bon endroit! On aurait dit que je l’avais vitriolé. Je vis l’envie et le plus affreux déplaisir se peindre sur sa physionomie; il ne pouvait s’en empêcher. Je le vis essayer de découvrir par quelle considération il pourrait diminuer l’importance de ce que je lui avais raconté. Je le regardai en souriant, car je présumais qu’il n’y arriverait pas. Il resta rêveur et dépité un moment, puis, de cet air étourdi des personnes qui veulent parler sans avoir rien à dire, il me demanda:
—Mais ne disiez-vous pas que l’Empereur avait sur son bureau une boîte de cigares spécialement faits pour lui?
—Oui, répondis-je, et je n’en ai jamais fumé de pareils.
Je l’avais atteint de nouveau. Ses idées se heurtèrent encore dans son cerveau et restèrent en désarroi pendant une bonne minute. Enfin il reprit courage et crut trouver son triomphe; il s’écria fièrement: