—Oh! alors, l’Empereur ne s’est peut-être penché sur son bureau que pour compter ses cigares.
Je ne puis souffrir de pareilles gens. Ce sont des personnes qui se moquent de la politesse et des bons sentiments tant qu’elles n’ont pas empoisonné dans sa source la joie que vous éprouviez à avoir été dans l’intimité d’un prince.
Eh oui, l’Anglais (et nous tous sommes Anglais à cet égard) vénère les princes et les hommes célèbres. Nous aimons à être remarqués par les grands hommes, nous aimons à ce que l’on puisse nous associer à tel ou tel grand événement et si l’événement est petit, nous le grossissons.
Cela explique bien des choses, en particulier la vogue qu’a eue longtemps la chevelure du Prince de Galles. Tout le monde en possédait et sans doute bien peu de ces cheveux lui avaient jamais appartenu, car il s’en est bien vendu de quoi faire à une comète toutes les queues nécessaires à notre émerveillement. Cela explique encore que la corde qui a servi à lyncher un nègre en présence de dix mille chrétiens se vende cinq minutes après à raison de deux dollars le centimètre. Cela explique encore que les manteaux des rois soient à jamais dépourvus de boutons.
IV
Nous adorons les princes, et par ce mot, j’entends désigner toutes les personnes d’un échelon plus élevé que nous, et dans chaque groupe, la personne la plus en vue, qu’il s’agisse de groupes de pairs d’Angleterre, de millionnaires, de marins, de maçons, d’écoliers, de politiciens ou de petites pensionnaires. Jamais impériale ou royale personne n’a été l’objet d’une adoration plus enthousiaste, plus loyale, plus humble que celle des hordes de Tammanistes[C] pour leur sale Idole.
Il n’y a pas de quadrupède cornu ou non qui n’eût été fier de figurer à côté de cette Idole dans une photographie publiée par n’importe quel journal. Et en même temps, il y a bien des Tammanistes qui se moqueraient des gens qui se sont fait photographier en compagnie du Prince Henri et qui affirmeraient vigoureusement que, pour eux, ils ne consentiraient jamais à être photographiés avec le Prince—assertion parfaitement fausse du reste. Il y a des centaines de gens en Amérique qui sont prêts à déclarer qu’ils ne ressentiraient aucun orgueil à être photographiés en compagnie du Prince, et plusieurs de ces inconscients seraient tout à fait sincères; mais enfin ils se tromperaient, cela ne fait aucun doute. La population des États-Unis est nombreuse, mais elle ne l’est pas assez, et il s’en faut de bien des millions pour qu’on y puisse trouver quelqu’un qui ne serait réellement pas content de figurer sur une photographie à côté du Prince.
Bien plus, prenez la photographie d’un groupe quelconque et vous ne trouverez aucune des personnes le composant qui ne soit visiblement heureuse d’y figurer, qui ne s’efforce de démontrer qu’elle est parfaitement reconnaissable quoique située tout à l’arrière-plan; et si vous photographiez un rassemblement de dix mille hommes, voilà dix mille hommes bien contents, voilà dix mille démocrates sans peur et sans reproche, tous fils de leurs œuvres et tous bons patriotes américains à la poigne solide et au cœur chaud, qui songent à l’objectif de l’appareil, et qui voudraient sortir un peu des rangs pour être mieux vus et qui pensent à acheter le journal dès le lendemain matin en méditant sournoisement de faire encadrer la gravure pour peu qu’une parcelle de leur personne y apparaisse grosse comme un grain de moutarde.
Nous aimons tous à savourer le bon rôti de la célébrité et nous nous pourléchons d’une seule petite goutte de graisse de ce rôti lorsque nous ne pouvons faire mieux. Nous pouvons prétendre le contraire devant les autres, mais pas en notre for intérieur, non, nous ne le pouvons pas. Nous proclamons en public que nous sommes les plus parfaites créatures de Dieu—tout nous y pousse, la tradition, l’habitude, la superstition; mais dans les intimes replis de nos âmes nous reconnaissons que si nous sommes les plus parfaites créatures, moins on en parlera mieux cela vaudra.
Nous autres, gens du Nord, nous plaisantons les Méridionaux à cause de leur amour du titre, du titre pur et simple, sans égard à son authenticité. Nous oublions que les choses aimées par les Méridionaux sont aimées par tout le genre humain, qu’aucune passion d’un peuple n’est absente chez les autres peuples et qu’en tout cela il n’y a qu’une différence de degré. Nous sommes tous des enfants (des enfants d’Adam) et comme tels nous aimons les hochets. Nous serions bien vite atteints de la maladie des Méridionaux si quelqu’un apportait la contagion parmi nous, et du reste c’est chose déjà faite. Il y a chez nous plus de vingt-quatre mille hommes qui ont été vaguement employés, pendant une année ou deux de leur existence, dans les bureaux de nos nombreux gouverneurs, ou qui ont été quelques mois général, ou colonel, ou juge quelque part, mais malgré toutes mes recherches, je n’en ai trouvé que neuf parmi eux qui aient eu le courage de s’enlever le titre quand cessait la fonction. Je connais des milliers et des milliers de gouverneurs qui ont cessé d’être gouverneurs, il y a bien longtemps, mais parmi ces milliers, je n’en connais que trois qui répondront à votre lettre même si vous avez omis de mettre «gouverneur» sur la suscription. Je connais des foules de gens qui ont exercé quelque vague mandat législatif, aux temps préhistoriques, et dans ces foules, il n’y en a pas beaucoup qui ne se mettraient pas en colère si vous vous avisiez de les appeler «monsieur» au lieu de les qualifier d’Honorable. La première chose que fait un nouveau corps élu est de se faire photographier en séance, faisant acte de digne législation; chacun fait encadrer son exemplaire et le suspend bien en évidence dans son salon. Si, en visitant la maison, vous manquez de demander quelle est cette photographie de société, le législateur antédiluvien aura tôt fait d’amener la conversation là-dessus, et parmi les nombreuses têtes de la photographie, il vous en montrera une que les innombrables attouchements de son doigt ont presque effacée et vous dira d’une voix solennelle et joyeuse tout ensemble: «Ça, c’est moi!»